Concert du 19 octobre 2003.

J’avais vraiment envie de les écouter, ces gens-là, mais aussi envie de les rencontrer. Mes seuls contacts avec eux s’étaient jusqu’ici passés par e-mail, pour l’interview paru dans Prog-résiste, et cela s’était passé de façon plutôt originale : calquant mon style de question sur leur style de musique, c’est-à-dire débridée, humoristique, folle et sérieuse tout à la fois, nous avions fait un interview disons …. Inattendu.

C’est pourquoi à peine arrivé au Spirit en compagnie de mes habituels complices Gilles, Dominique et Jean-Marc, et salué comme il se doit (gros poutou) mes amis Alain, JL2x, Fred et Mich, je me précipite au balcon où je devine le groupe en train de terminer le repas. Tout juste. Je repère assez facilement Anthony dans la bande (et oui, ils sont 10 musiciens, on peut parler de bande) grâce à son abondante crinière, et nous nous présentons. Contact franc et massif, comme il se doit. Il me confie immédiatement le plaisir et la fierté d’être au Spirit, puis me présente son pote Stuart, le bassiste. « Hé Stu, tu te souviens de l’interview décalé auquel nous avons répondu tous les deux ? » « Ouais, un type qui parlait de son cheval dans les questions, là ? » « Exact ! Et ben c’est lui ! » dit-il en me montrant du doigt … « Ah oui, je comprends mieux, maintenant … », croit bon d’ajouter Stuart …. « Tu parles, pour une fois qu’on ne nous posait pas les mêmes questions bateau, on n’a pas oublié ! ».

Ma parole, ils savent flatter, ces gens-là me dis-je !!  Ils ne peuvent donc être que bons !! ;-) On va voir ça très vite ! En attendant, et c’est assez rare pour le noter, j’ai pu constater que toute cette bande débarrassait la table du souper avant de rejoindre les loges !!! C’est peut-être dû à la bonne influence des quelques filles du groupe, mais en plus d’être super musiciens et sympa, voilà qu’ils sont bien élevés !!  Bon, va falloir quand même leur trouver quelques défauts, à ces zouaves ….

La scène est hyper-bondée, c’est carrément le périf à l’heure de pointe. Tout est dans la disposition que je connaissais par les photos de Serge Llorente, avec les deux batteries au milieu et face à face (plutôt petites heureusement) et tous les autres en arc de cercle autour, depuis la guitare à gauche jusqu’aux claviers à droite. Le fond est occupé par la section de cordes, plus saxophone et flûte. Taal ne se déplace pas sans tout le bataclan, et vu la musique des CD, je ne peux pas leur donner tort ; on peut sampler beaucoup de choses, mais Taal samplé, ça ne le ferait pas, comme dirait ma fille.

Francis n’est pas mécontent d’avoir pu caser tout le monde sur la scène, mais sait déjà qu’il ne va pas passer une soirée tranquille, avec tous ces musiciens qui interviennent de partout à tout moment sans prévenir ; il va lui falloir 12 yeux et 28 doigts. « En tout cas, c’est pas un truc pour un festival, ce machin-là, et heureusement que j’ai pris Gaston pour les retours, je ne m’en serais jamais sorti ! »

 Le concert débute comme je l’avais rêvé, avec les cordes sur la rythmique électronique de Skymind, pendant que la guitare calme son impatience métallique avec quelques nappes de bruitages. Puis tout se déchaîne, l’ouragan est marche, et ne s’arrêtera plus guère. Fin de l’intro avec les « fausses notes » de violon, jouées par Manue-qui-nous-fait-ses-grands-yeux. Puis piano et badaboum la machine repart, chant doublé, et batteries en quinconce. Ah oui les batteries, c’est peut-être le plus impressionnant chez Taal. Ce double jeu vous prend aux tripes immédiatement, et vous martèle l’estomac avec une finesse toute brutale ! Comment ça pas possible d’être fin et brutal à la fois ?? mais puisque je vous le dis !! brutal comme le côté barbare et torse nu d’ Igor et Loïc, qui se frappent les peaux les yeux dans les yeux, au point de dépasser en puissance la guitare pourtant franchement agressive d’ Anthony ; mais finesse aussi, finesse dans l’intelligence de jeu, loin d’un inutile matraquage à l’unisson, qui nous montre à quel point deux frères de sang peuvent imbriquer des rythmes improbables pour les sublimer. Telles deux bûches dans un foyer, ils se renvoient la flamme mutuellement, pour finir par embraser la cheminée. C’est ça oui, ils mettent le feu. Et quand Anthony déverse son métal (parfois un peu coulée continue) , ça devient carrément la maison de Vulcain. Pas facile pour les amis du fond de passer par dessus ce déluge ; et pourtant, ils y arrivent. La flûte intercale très distinctement ses aigus au milieu de la tourmente, les violons appuient la déferlante, et le saxo colmate les brèches, si tant est qu’il en restait encore. Seuls les claviers se frayent difficilement un passage dans ce spectre-là, et il faut attendre quelque apaisement pour profiter du très joli piano, qu’il ne m’aurait pas déplu d’entendre davantage.

Quoi qu’il en soit, le résultat est magique, la musique est virevoltante, surprenante, breake à tout va, prend les tripes et vous tord les boyaux. Nous sommes sous le charme, le public est en liesse. J’aime aussi, vraiment beaucoup, les moments plus cool, les plus imprévus, les plus « world », ceux qui vous plongent dans l’ Allemagne du début de siècle, dans la Russie impériale, dans la Catalogne brûlante ou dans l’envoûtante Arabie ….. Je ne connais guère que After Crying pour réussir un pareil amalgame d’influences, où le classique a également sa place. La musique de Taal est un voyage à travers le temps et l’espace, qui ne peut pas vous laisser intact. On en revient heureux et fatigué. Je suis heureux et fatigué.

 La liste des morceaux, qui prévoyait de bisser Skyminds en rappel de fin de show, est maintenant terminée. En guise de « petit bonus » vaguement prévu, ils reviennent quand même nous faire une suite « ragtime »-« MrGreen » qui était sensée nous assommer pour de bon. Héhé. Je dirais même plus. Héhéhé. Rien à faire, faut continuer, il nous reste des forces. Pas vous ? Ils hésitent, ils tergiversent, Anthony a déjà cassé une guitare, il tient à préserver l’autre, on s’apprête à annoncer que c’est vraiment fini, puis finalement, haussant les épaules, Loic se rassied et annonce « bon les gars, c’est vraiment un petit dernier, parce que ça, nous, à Poitiers, on ne nous le fait pas …. ». A Poitiers, p’têt ben, mais ici c’est Verviers, p’tit gars, faudra t’y faire …. ;-)))

Mais ils ne l’ont pas regretté, ce dernier « purple queen’s lips » (à part cette brute d’ Anthony qui a cassé sa 2ème guitare), ils étaient déchaînés, et nous aussi. Mehdi (le violoncelliste), complètement relâché, faisait plaisir à voir. Splendide finale. Ils reviendront certainement, nous aussi.