Compte-rendu du concert du 24 août 2002.
(photos de ce soir par Dominique Duroulle)
La fin des vacances et de l’été serait un moment tout simplement suicidaire, s’il n’était compensé par quelques plaisirs saisonniers compensatoires … je pense, par exemple, au retour des moules et bientôt du gibier aux menus des restaurants, aux trappistes dégustées entre amis devant un crépitant feu de bois, ou bien encore à la réouverture du Spirit of 66 …
Francis nous avait pour son retour concocté une affiche avec deux groupes inconnus, c’est le moins qu’on puisse dire, et je sentais bien que les retrouvailles allaient se passer en tout petit comité.
Première bonne surprise, la soirée ne sera pas si intime que cela, il y a même plus de monde que pour High Wheel. Autre surprise intéressante : la (petite) scène du Spirit a été entièrement remodelée, légèrement agrandie vers l’avant, remise en ordre, et surtout rehaussée d’une vingtaine de centimètres. Ca n’a l’air rien, mais ce sont parfois ces centimètres-là qui font que, les jours d’affluence, on peut voir le chanteur chanter, ou bien simplement l’entendre. Il a fallu pour cela remonter aussi le faux-plafond au-dessus des musiciens, lequel était d’ailleurs auparavant tellement bas qu’il était tout troué de coups de manche de guitare, ou d’autres objets portés par des musiciens en folie. Fish, par exemple, pouvait le toucher rien qu’en levant la main … ;-)

Ambiance bon enfant et plaisir de retrouver les copains, c’est ça aussi le charme du Spirit. Je croise Doug Melbourne (ex-clavier de Re-Genesis, et clavier actuel de … Melbourne), dont l’anglais est toujours aussi difficile à comprendre, et qui m’entretient en deux mots de ce qui nous attend. Son installation est nettement moins imposante que celle qu’il devait utiliser pour " couvrir " Tony Banks ; ce soir il se contente de son RolandXP30, d’une boîte à rythme, et d’un KorgMS2000. C’est le batteur Jamie Fisher (drummer actuel de Re-Genesis) qui assure la transition entre les deux groupes de la soirée, puisqu’il participe aux 2. Mais ce qui retient le plus mon attention sur la scène se trouve être le mythique CHAPMAN STICK, cet instrument inventé et construit de manière artisanale par Emmett Chapman, sorte de grand et long manche de guitare, se tenant verticalement sur le ventre de celui qui en joue, équipé d’une douzaine de corde, et qui se joue exclusivement en tapping. Cet instrument, très original, peut être utilisé dans mille styles différents, et est capable d’évoquer avantageusement aussi bien une grosse basse, certains arpèges de guitares, ou même la harpe. C’est évidemment le grand Tony Levin (Crimson, P.Gabriel, …) qui en est le plus célèbre joueur dans le monde du prog. Ce magnifique exemplaire (ils sont tous différents et numérotés) appartient bien sûr à Carrie Melbourne, épouse de Doug, chanteuse, bassiste et compositrice.

La petite heure passée en compagnie de Melbourne fut intéressante et fort agréable. Variée aussi. Je ne crois pas qu’on puisse parler de rock progressif pour définir cette musique, mais cela n’a sur le fond aucune importance. Il s’agit d’un rock fondamentalement atmosphérique aux accents ambient et world. Lancinant, hypnotique, envoûtant. Répétitif, aussi, avec des loops de batterie électronique augmentés de batterie souvent synthétique. Et les attitudes mystico-indo-krishniennes de Carrie ne font qu’augmenter l’invitation à la lévitation. Doug se multiplie pour générer nappes et ambiances, se laissant seulement aller à de rares moments vers des digressions jazzy au piano. Tout cela invite bien davantage à la méditation qu’à l’exaltation, ce qui explique la réception certes chaleureuse, mais peu exubérante du public.

L’utilisation du stick n’est pas vraiment spectaculaire dans les mains de Carrie, mais les sons qu’elle en tire sont splendides, et on ne voit pas avec quel autre instrument elle pourrait atteindre pareil résultat.
Moi j’ai passé un bon moment avec eux, je ne m’en plaindrai pas. J’ai aussi pu constater que le relèvement du plafond (c’est mieux, pour léviter) de la scène avait permis de remonter aussi tout le light-show de fond de scène. L’effet est beaucoup mieux ; de même que le positionnement de la machine à fumée, qui étouffe beaucoup moins maintenant le musicien de droite. Et puis le son aussi. La scène est plus haute, donc, astuce, on peut glisser les enceintes de basse par dessous le plancher, et descendre les medium-aigus à hauteur d’oreille !! C’est-y pas malin, ça ? en tout cas ça donne bien !
Francis profite ensuite du break pour nous annoncer la prochaine venue d’un groupe romano-arménien (à vérifier .. ;-) qui méritera le détour. Il nous explique aussi que Sphere trois, c’est en fait Sphere Cube, avec un petit trois surélevé que si c’était deux on dirait carré, et que ce nom a quelque chose à voir avec la quadrature du cercle … quelle culture ! ;-)
Quand vous voulez, les gars !

Pas une seconde. Il n’a pas fallu une seule seconde pour comprendre. Une déferlante en ¾, rageuse, saccadée, brève, violente, bref un raz-de-marée entrecoupé de quelques accalmies. C’est la description de " Paralysis " qui débute le concert, du moins de ses premières minutes. Après, ça se met déjà à progguer, à jazzer, à fusionner dans tous les sens.
Chaque musicien est extraordinaire. Le premier qui attire l’attention est le bassiste William Burnett, celui qui s’occupe aussi de la communication avec le public. Un vrai bassiste de fusion, qui rappelle les plus grand du genre. Il tire, il frappe, il slide, il caresse. Il supporte, il pousse, il détend, il relève, il tempère, bref il les fait toutes. Avec un énorme sourire au bec et une joie d’être là qui relève du bambin le soir de Noël. Admirable.

Puis l’homme à la guitare, au milieu, Steve Anderson ; comme gêné par sa position centrale, lui qu’on devine timide et introverti, sorte de Normand sans son drakkar. Mais quelle finesse de jeu. Chapeau bas. Dans ce genre de musique, la tentation est grande de meubler les minutes avec de l’exib-regarde-ce-que-je-sais-faire-et-toi-pas. Lui pas du tout. Fusion symphonique, la guitare se fond dans le tout, tantôt devant, tantôt derrière, mais toujours importante. Surprise, toujours dans ce premier morceau, quand se dessine une sorte d’arpège à la Bach, complexe et méthodique, régulier comme s’il sortait d’un orgue. Je mis un certain temps pour me rendre compte que cela provenait du guitariste, mais j’ai ensuite compris : sa guitare est équipée d’un synthé-guitare Roland, capable de la transformer en n’importe quoi. Mais là aussi, pas d’excès, rien que de la justesse et du bon goût, le bon son au bon moment. La synthèse de la puissance et du calme.

A gauche Neil Durant, prof de piano de son état. Semble tout savoir jouer, sans forcer. Un roland pour les nappes, un kurtzweil pour le piano et les violon, un korg triton pour les cuivres, un nord-electronic pour les orgues, et encore un p’tit korg pour le reste. Juste un mot sur ce petit Nord-electro rouge : " The organ in the Electro is based on a digital simulation of the mechanical tone wheels of the B-3 organ. It offers innovative solutions to mimic the typical B-3 sound ". Faut-il en dire plus ? ben oui j’en rajoute : c’est aussi celui qu’utilise sur scène Tomas Bodin ! Connaissez ? ? et oui, le Hammond des Flower King, c’est un Nord Electro, tout petit tout léger (8kg).
Le batteur enfin, Jamie Fisher, le seul que j’aie jamais vraiment vu à l’aise dans les covers de Phil Collins. Ici il nous fait la totale : le Collins de Genesis comme celui de Brand-X !

Non, je ne vais pas passer mon temps à décrire tous les morceaux ; d’abord il me faudrait 10 pages, et puis je les ai oubliés, quoi, c’est vrai, je ne les connaissais pas du tout. Ce que je peux dire en revanche, c’est que le nombre de groupes de référence, qui ont été cités de bouche à oreille tout au long du concert a dépassé largement le record du Guiness book, tant les morceaux sont différents, variés, tant ils brassent d’influences et de trouvailles.
Ceux dont je suis certain : National Health, Hattfield & the north, Steely Dan, Yes, Anglagard, Genesis, UK, Camel, etc etc etc …. Mais pour le dire vrai, ils ne ressemblent vraiment à personne, ils sont un p… de fantastique groupe de scène. Et tout ça sans chanter.
Moi qui ne suis pas particulièrement un adepte du jazz-rock, moi l’ignorant inculte et barbare qui considère les McLaughlin et consorts comme des enquiquineurs (Alain va encore être fâché sur moi mais bon, on ne peut pas tout aimer … ;-), je peux vous dire que j’ai adoré, vraiment adoré. Une diversité phénoménale, des prouesses techniques de bon aloi, un ensemble d’une cohérence évidente (ils jouent ensemble depuis nombre d’années), et une mélodicité permanente. Je n’ai pas encore viré ma cuti, ne suis pas encore devenu un inconditionnel de la fusion, mais si ceci est représentatif de ce qu’on pourrait appeler le prog-jazz-fusion, il s’agit bien là d’une galerie que je vais me mettre à creuser davantage.
Bien entendu, ils ont été forcés de rajouter un morceau non prévu en fin de concert, sous peine d’émeute générale des quelques dizaines de personnes présentes, et ils nous ont tout simplement bissé le 1er morceau ! !
Le bassiste a terminé le concert sur son derrière, dans une crise de bonne humeur qui faisait plaisir à voir et à partager. Mille fois bravos. En tout cas, je suis revenu avec le disque signé, tralala, et j’étais loin d’être le seul ; preuve que j’étais pas le seul conquis, oh non.
Encore Francis ! Encore, des découvertes comme ça ! ! ! Quel bonheur, c’est pas demain qu’on sera blasé !
Piero.
