23 mars 2004
Confidences
au taximan …
Ou
3 jours en casquette avec Hackett !
Lundi 22 mars. L’ avion devait arriver de Londres à 17H55, mais sans doute désireux de soulager mon impatience de retrouver Steve Hackett sur nos terres, il déverse sur le tarmac de Charleroi son lot de passagers dès 17H40, passagers parmi lesquels toute l’équipe du Steve Hackett Band. Manque juste le tour manager, qui n’arrivera que demain matin.
Brussels South Charleroi Airport …
Steve est assez facile à reconnaître, lunettes sombres sur teint pâle, petit, mince et d’aspect plutôt sec, davantage dans le style agent secret de sa majesté que rock star. Il me fait l’honneur de me reconnaître et de m’appeler par mon prénom, ce qui prouve surtout qu’il a bien pris connaissance du mail lui annonçant la personne qui lui servirait de taxi. Mon ami Gaston (stage/ sound engineer du Spirit of 66) est présent aussi pour emmener tout ce petit monde (ils sont 9) avec une camionnette de location que seul Francis est capable de trouver. On dirait que les sièges ont été nettoyés à l’huile de vidange … ;-)
J’ignore pourquoi ;-)), mais Steve choisit de voyager dans ma voiture (ce qui m’arrange plutôt bien, je l’avoue sans honte), et se dépêche d’installer ses bagages dans mon Break. Charleroi-Verviers, cela fait environ 150km.
Bienvenue en Belgique, Steve. J’espère que tu as gardé un bon souvenir de ton dernier passage à Limbourg ?
Oh oui, assurément, je pense que ce fut un des meilleurs concerts de la dernière tournée, un de ceux où le public a le mieux réagi, malgré la relative grande taille de la salle. Mais cette fois, nous jouons dans le club, n’est-ce pas ?
Oui, c’est exact. Et j’ai une bonne nouvelle : le concert est sold-out. Nous avons vendu les 350 places.
Magnifique ! Est-ce que les gens sont assis ou debout ?
Debout. Et à 350 dans le Spirit of 66, c’est même debout-compressé !
C’est peut-être moins confortable pour les spectateurs, mais je préfère jouer devant une audience debout, le contact passe beaucoup mieux. D’abord parce que nous aussi nous sommes debout, dans le même position, dans le même bateau, tout le monde se sent plus concerné. Et puis aussi parce qu’on voit les gens bouger, danser, vivre la musique bien mieux que lorsqu’ils sont assis. Au niveau de l’énergie, c’est du donnant-donnant.
Oui, c’est exact. Même Steve Howe samedi dernier était presque « déchaîné ».
Ah bon ? Steve Howe est venu jouer ici également ? Seul ? avec un groupe ?
Avec un groupe, parmi lesquels ses deux fils, mais j’ai oublié leurs prénoms.
Oui, il m’a parlé un jour de l’un d’eux, un batteur … Dylan, je crois. (c’est exact ndlr). Il m’en avait dit le plus grand bien et qu’il était plutôt versé dans le jazz, mais je ne savais pas qu’un autre jouait du clavier. Ce n’est pas simple d’être musicien quand tu es le fils ou la fille de quelqu’un d’aussi connu. Phil a aussi un fils qui joue du clavier, mais il sera toujours reçu et jugé comme le fils de son père plutôt que pour lui-même. La vie de fils de « star » n’est pas simple, en fait.
Je suppose que tu parles de Phil Collins ? Tu le vois encore ?
Oui, bien sûr, de temps en temps. La dernière fois, nous avions participé ensemble à une émission de télévision.

Genesis … l’éternelle question !!
Quel dommage qu’il ne joue plus autant de batterie qu’avant …
Hhhmmm …tout le monde change, au cours de sa vie. C’est normal, et c’est même heureux. Phil est allé vers ce qu’il avait envie de faire et il fait bien ce qu’il fait. On peut préférer ce qu’il faisait avant ou le préférer aujourd’hui, peu importe, il fait son parcours comme chacun croit devoir le faire. Exactement comme moi, finalement. Et c’est normal que les routes se séparent à un moment donné.
On me demande souvent si j’ai eu raison de prendre cette décision de quitter Genesis. Sur un plan musical, qui est finalement le seul qui doit m’intéresser en tant qu’artiste, je suis certain d’avoir fait le bon choix. J’allais me perdre dans la direction que le reste du groupe voulait prendre, j’aurais été incapable d’y être moi-même. L’argent et la renommée sont des choses qui doivent rester secondaires.
Tu n’as plus aimé ce qu’ils ont fait ensuite ?
Non, je ne dirais pas cela. Ils ont continué à faire d’excellentes choses, mais pas de la musique dans laquelle j’étais personnellement capable, en tant qu’artiste, d’apporter un plus musical. Il y avait des choses que j’aimais même dans Abacab, et dans « Invisible Touch », j’aimais beaucoup « The Brazilian ».
Il faut simplement admettre que les gens évoluent. Une autre question que les gens nous posent souvent est celle d’une possible reformation de Genesis. (c’est pratique, avec Steve Hackett, il répond aux questions même sans que je les lui pose !! ndlr). Personnellement, je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Nous avons tous poursuivi notre route, et nos chemins sont aujourd’hui trop écartés pour qu’il puisse en sortir quelque chose de cohérent et de satisfaisant pour tous. Et je dis cela sans remettre en question la qualité actuelle du travail de chacun ! En fait, il faut simplement se dire que nous avons eu beaucoup de chance de tomber l’un sur l’autre à l’époque, à un moment où tant les caractères que les choix créatifs de chacun étaient complémentaires. Il faut se réjouir que cela ait pu exister, et ne pas vivre sur la nostalgie d’un passé, faire comme si nous n’avions pas « grandi ».
Je crois qu’il faut surtout se demander « pour faire quoi » ? Jouer les vieux morceaux devant des stades remplis ? Faire de l’argent ?
C’est exactement ça ! C’est ce que les gens, autant que les promoteurs, attendraient de nous. Mais en tant qu’artistes créatifs, nous voulons davantage être tournés vers l’avenir que vers le passé. Sans aucunement le renier, attention !! Jouer « Firth of fifth » reste une grande joie et une grande fierté, mais la majeure partie de mon travail est tournée vers la création.
Agressif or not agressif, that’s the question !
A ce propos, j’ai vu récemment les Canadiens de « The Musical Box » ici à Bruxelles …
Vraiment ? Ils font cela très bien. Cela t’a plu ?
Oui, beaucoup. Depuis, mon approche de cette période de Genesis a un peu évolué. Je me dis que finalement, vous aviez un côté assez « soft » …
A la vérité, je crois que nous jouions à un volume un peu plus élevé que eux ne le font sur scène aujourd’hui.
Je ne parlais pas vraiment du niveau sonore … mais plutôt de la texture du son, que je trouvais globalement non agressif.
Ah ça, cela dépend de ton ressenti personnel. Ca varie vraiment d’une personne à l’autre. Par exemple, moi, je trouve la musique de certains bluesmen bien plus agressive que du heavy metal. L’ énergie, la puissance, la violence et l’agressivité sont des notions qui dépendent autant de celui qui écoute que de celui qui joue. La musique de Jimi Hendricks est à mes oreilles bien plus agressive, puissante qu’aucun groupe de metal n’a jamais pu en produire. Et je peux te dire qu’à l’époque, la musique de Genesis était agressive dans les oreilles de beaucoup de gens. Mais ce qui est vrai un jour n’est plus vrai le lendemain.
Tu parlais d’ Hendricks … c’est marrant, mais personnellement, je n’ai jamais ressenti aucune émotion dans sa façon de jouer de la guitare …
Tu es certainement de la génération juste après ! (exact, bien deviné Steve ! ndlr). Les émotions et les souvenirs qu’on en garde sont pour beaucoup liés à la période de notre vie où nous les avons rencontrés. Les périodes « charnière » de la vie, et Dieu sait si l’adolescence en est une, sont celles où les émotions extérieures vont s’ancrer le plus facilement. La musique, les odeurs, les lieux visités, les gens rencontrés dans ces moments cruciaux de la vie auront toujours plus d’importance que les autres.

Out of MainStream : un choix jamais simple !
Autre chose : tu as écouté le nouvel album de Tony Banks ?
Oui. C’est un peu comme de la musique classique. Je pense qu’il va définitivement orienter sa carrière vers la musique de film. En tout cas il a juré de ne plus jamais faire de la scène. Mais il ne faut jamais dire jamais.
J’avais assisté au concert de la dernière tournée Genesis. Il semble que Tony n’ait pas bien digéré le peu de succès de l’album et de la tournée ?
Hhhmmmmm …disons que cela a dû être pour lui, euhh …, comme une sorte de réveil difficile.
Que veux-tu dire ?
Je crois qu’il est beaucoup plus facile de quitter les charts et le devant de la scène à 30 ans, en le choisissant soi-même, qu’à 50 ans et sans vraiment le vouloir. Si tu vois ce que je veux dire…
Je crois que j’ai compris. L’ obsession de la renommée et des charts ? Un peu comme Marillion qui ferait n’importe quoi pour y rentrer ? Il n’y a pas de vie en dehors des charts ?
Bien sûr que si ! Mais tout le monde ne le comprend pas aussi facilement, et c’est plus simple à accepter quand on pense l’avoir choisi plus ou moins volontairement. Mon dernier album a très bien marché, et j’en suis très, très heureux. Mais s’il ne s’était pas vendu, cela n’aurait pas changé ma façon de le considérer ; je continue ma route en faisant ce que je ressens, et pas en fonction de ce que l’environnement me pousse à faire, ni en fonction d’objectifs d’audimat ou financiers.
J’aime t’entendre dire cela. Cela doit être le credo de tous ces gens qui font aujourd’hui encore du progressif. Tu trouves que cela a encore un sens de faire du progressif en 2004 ?
Sorry, mais cette question n’est pas la bonne. Toutes les musiques ont du sens si elles émanent vraiment de la personnalité de celui qui la joue. Le type de musique a moins d’importance que l’adéquation entre musique et musicien. Ce qui est moins intéressant en tant qu’artiste, c’est de passer son temps et son énergie dans des démarches de copiste, de suiveur, de chercher sa voie seulement dans le sillage d’un autre.
Certes, mais j’ai rencontré des gens d’une sincérité touchante, qui n’ont même pas connu la période Genesis, mais qui, dès qu’ils se mettent à faire de la musique, ne parviennent pas à faire autre chose …
Personne n’a le droit de mettre en doute leur sincérité, mais en tant qu’auditeur, nous avons le droit d’y trouver moins d’intérêt. Ceci dit, je tiens cependant à préciser qu’à mon avis, AUCUN artiste n’est 100% original. Chacun ne fait qu’apporter un peu de son bagage personnel à un existant qui le précède, et c’est déjà pas mal d’y arriver.
Je crois que si quelqu’un devait être original à 100%, il n’y aurait tout simplement personne pour l’écouter …
Absolument. Certains ont essayé. Mais pas longtemps. Ou bien alors dans une sorte de spirale de frustration. C’est aussi illusoire de vouloir faire le « vide culturel » que de se lancer dans les pas d’une ancienne idole.

« Ma chance est d’avoir eu beaucoup d’idoles ! »
Tu en as eu, toi, des idoles de la guitare ?
Oui. Bien sûr, oui. Des gens que j’ai énormément admirés. Mais à la réflexion, ma chance est d’avoir eu BEAUCOUP d’idoles. Et de styles très variés. En blues, en jazz, en rock, en musique classique, tous les types de jeu m’intéressaient, ce qui m’a certainement rendu la vie plus simple, quand il a « fallu » dégager mon style personnel. Par exemple, cela va sûrement t’étonner, j’ai été subjugué par le jeu de Peter Green. Je me souviens d’un concert où il jouait avec John Mayall, où je me trouvais dans le public à deux mètres de lui : j’ai passé tout le concert bouche bée à décortiquer son jeu. Et puis la guitare classique aussi. Je crois que si je devais définitivement décrire mon style de musique favori, je dirais qu’elle doit allier l’énergie du rock avec les structures et les richesses harmoniques de la musique classique.
C’est pas un peu la définition du rock progressif, ça ?
Les définitions, c’est une affaire de journaliste, pas de musicien ! ;-)
J’aimais aussi que la musique soit variée, difficile à étiqueter. Nous avions sur le même album des morceaux comme « Battle of Epping forest » et « I know what I like ». Tout ne suivait pas le même format. Et rien n’était calculé pour les charts, ce qui ne nous a pas empêché d’y rentrer, à l’époque. Aujourd’hui encore, sur scène comme sur disque, il me plaît de jouer des choses très variées, très différentes. Tout autant une ballade mélodique qu’une pièce comme « Mechanical Bride », qui est définitivement un hommage à la musique de Frank Zappa.
Malgré la pluie battante qui rend la route difficile et dangereuse, nous finissons par approcher de Verviers, au terme d’un voyage dont les kilomètres ne m’ont jamais paru aussi courts. Il est des jours où l’on voudrait que la Belgique soit plus grande … ;-)
A propos, quelle idée te fais-tu de la Belgique, Steve ?
Oh, je connais un peu vos histoires de querelles linguistiques, mais la Belgique reste surtout pour moi le pays qui, avec l’ Italie, fut le premier à « enlacer » Genesis.
Aaahh l’ Italie ! Je regrette de n’avoir pas bien connu à l’époque des groupes comme Banco ou PFM, qui n’étaient guère distribués hors d’ Italie.
Je les ai vus en Angleterre !! Je me souviens avoir assisté à un concert de PFM. Eux aussi, plus que nous peut-être, intégraient des notions de musique classique dans le rock.
Good night ….
Verviers, hôtel du Midi, tout le monde descend. Gaston arrive en même temps et débarque le reste du groupe, pour prendre possession de leurs chambres. Steve souffre depuis quelques jours d’un refroidissement, et il ne répondra certainement pas à l’invitation de Francis, de venir assister ce soir au concert de Blues que donne un groupe américain au Spirit of 66. Repos et récupération sont de mise. A demain donc, Messieurs.

« Proggy-face » !!
Mardi 23 mars. Je reprends mon couvre-chef de taximan, cette fois pour embarquer le tour-manager de Steve Hackett à l’aéroport, un nommé Brian Coles, dont les seules informations que j’ai sur lui sont celles que je viens de vous donner : son nom et son prénom. Ah si, quand même, l’heure de son avion : 9H30. Assis dans la salle d’attente, occupé à lire je ne sais plus quoi, j’avais disposé sur mon bide le seul signe distinctif que j’avais pu trouver : un petit « pass » avec l’insigne du Spirit of 66, insigne bien évidemment totalement inconnu de l’intéressé.
Pourtant, il ne fallut pas 5 minutes à Brian pour me trouver. Je compris plus tard pourquoi. Francis lui avait décrit son « taximan » comme un « petit barbu à lunettes avec une tête de progueux (with a proggy-face) ». Je sais maintenant à quoi correspond cette définition … ;-))
Le contact passe assez vite avec Brian, qui me parle avec une visible admiration de son « poulain » Steve Hackett.
Steve est un type formidable, et terriblement gentil. Il doit lui rester un petit problème avec sa période « Genesis », car il en parle encore souvent.
Sentiments ambigus …
Oui, hier il m’en a parlé de lui-même, sans que je ne pose la question …
Ses sentiments semblent assez ambigus. Il est pourtant persuadé d’avoir pris la bonne décision, mais tout ce passe comme s’il avait encore un reste de regret, de doute. Et le fait qu’il en parle autant ressemble parfois à de l’auto-persuasion. Il faut dire que quand ce n’est pas lui qui aborde le sujet, ses interlocuteurs reviennent sans arrêt avec des questions ou des réflexions sur cette période. Cela ne doit pas être facile à vivre. Et comme en plus il est fondamentalement gentil et à l’écoute de chacun, il n’enverra jamais les gens au diable. Je te donne un exemple, très éclairant. Après un concert, au cours d’une séance d’autographe, une petite file s’était formée devant Steve, avec des gens qui venaient lui faire signer de vieux albums, mais aussi lui serrer la main, le congratuler ou se faire prendre en photo. Dans la file, nous avions remarqué un type, visiblement ému d’être là au point d’être particulièrement agité, comme pris par des soubresauts d’émotions. Et plus il se rapprochait, pis c’était. Arrivé près de Steve, il lui dit ceci : « dans ma vie, j’ai connu deux ruptures fondamentales qui ont bouleversé mon existence ; la première quand tu as quitté Genesis, la deuxième quand mon père est mort. ». Qu’est-ce que tu veux répondre à ça ?
Steve présenterait plutôt l’image de quelqu’un de froid et distant …
C’est tout le contraire. Sur une des dernières tournées, nous avions remarqué un homme dans le public, qui suivaient tous les concerts, et qui était accompagné de son fils de 9 ans, ce qui est un âge plutôt rare dans le public. Cela finit par intriguer Steve ; un jour, à la fin du concert, il demanda à parler au garçon, pour comprendre ses motivations, pour voir si son père l’obligeait à être là. Je crois qu’ils ont parlé ensemble ¾ d’heure, et Steve buvait les paroles du petit. Ils se sont mis à parler de guitare, car il apprenait cet instrument, etc etc.
Steve a un pouvoir d’écoute et une patience extraordinaire. Un jour, aux USA je crois, en descendant du tour-bus pour aller au sound-check, il s’est trouvé devant une file bien ordonnée de 150 personnes qui désiraient le rencontrer. Il a commencé à leur parler tour à tour, cinq minutes par personne. Nous avons dû le tirer pour lui faire comprendre que le concert avait lieu le soir, et pas dans trois jours !! (rires)
Il est vraiment à l’opposé de Joe Jackson, dont je m’occupe également. Lui, il REFUSE d’adresser la parole à un fan. Catégoriquement. Il estime qu’il n’est un personnage public QUE sur scène. Quand il doit traverser un rassemblement de fans pour se rendre dans la salle, il se cache sous sa veste …
Petit saut dans le temps : l’après-midi est bien engagée, et l’équipe technique est occupée à monter le matériel de scène, sons et lumières. Avec un sens de l’organisation rare, aucune excitation, rien que de la « lenteur productive ». Loin de l’exaltation maladive de certaines crews, qui pensent sans doute attirer le respect dans l’agitation …

Belgian frites …
Brian nous apprend que Steve demande s’il est possible de lui trouver à manger maintenant, en plein après-midi, car il ne désire ni jouer le ventre vide, ni dîner une heure avant de monter sur scène … Que ne ferait-on pour lui, et me voilà dans Verviers en train de chercher un restaurateur suffisamment aimable pour faire fonctionner sa cuisine à cette heure indue. Ma quatrième tentative est la bonne, et je remercie encore le x(j'ai oublié le nom- ça va me revenir-)x pour son hospitalité. Me reste à aller chercher Steve à l’hôtel, où il m’attend.
Comment va la santé aujourd’hui ?
Beaucoup mieux, merci ! Je me sens bien mieux reposé et beaucoup plus en forme, malgré cette toux qui va certainement m’ennuyer ce soir. Mais bon, je pense que les gens qui viennent voir Steve Hackett ne viennent pas principalement pour le voir chanter, hein ?
Not mainly, effectivement. ;-)
C’est comme si j’allais voir Eric Clapton, je ne serais pas catastrophé s’il ne chantait pas. Pire, si j’allais voir Jeff Beck, je serais même catastrophé qu’il chante !! (rires) Mais bon, je ferai ce que j’ai à faire, ne t’inquiète pas.
Au restaurant, une taverne-brasserie typique dont les boiseries intérieures doivent rappeler à Steve les pub de son country natal, son couvert est déjà installé juste à côté du bar, et Steve m’invite à ne pas le laisser seul. Dire que j'accepte cette "corvée" avec plaisir tient de la litote…
Aaaahh. Je vais prendre un steak, avec des frites françaises, enfin belges, quoi, je veux dire.
Et de l’eau.
Water only, please.
Pas de vin, pas de bière ? Je me suis laissé dire que tu es devenu un brin ascète, je m’aperçois que c’est la réalité …
La vie te pousse parfois à certains choix. J’ai adoré déguster toutes ces choses, et elles ont été pendant longtemps partie intégrante de ma vie ; cela a même certainement dû participer au côté créatif de pas mal d’entre nous, à une époque. Sans arriver au stade de certains, je peux même affirmer que j’ai dû être ce qu’on peut appeler un alcoolique.
Sérieux ? la frontière est difficile à définir, entre consommation « normale » et « excessive ».
Oui, c’est absolument vrai. Mais quand cela devient une habitude automatique, il en découle une sorte de dépendance. A partir du moment où arrêter te demande des efforts, on peut déjà soupçonner l’accoutumance. En ce qui me concerne, c’est mon corps qui n’en a plus voulu. Il suffisait que je touche à un verre d’alcool, de bière ou de vin, pour que je devienne incroyablement malade. Pareil avec l’herbe que j’avais l’habitude de fumer, car je n’ai jamais fumé de tabac, ni approfondi les expériences où tu risques d’y laisser ta personnalité.
Finalement, tu n’avais pas vraiment le choix, ton corps a décidé pour toi.
Oui, c’est exact, on peut dire ça comme ça, je n’avais pas le choix. D’ailleurs, ta bière brune me ferait bien envie, si je n’avais pas intégré le mal qu’elle me ferait ensuite. ;-)
La drogue est quelque chose qui semblait intimement lié à la musique de cette période. C’était nécessaire ?
Certains musiciens devaient peut-être effectivement dépasser le cap de la « conscience » pour produire ce qu’ils ont produit, c’était peut-être le carburant de leur inventivité. Mais combien s’y sont perdus … j’ai une amie, très chère, que j’ai vu petit à petit descendre dans cet enfer sans jamais vraiment comprendre pourquoi. Je te jure que j’ai pourtant cherché, cherché et cherché encore ce qui pouvait l’amener à se détruire pareillement. C’est cruellement décevant de voir ses amis disparaître là-dedans. Car bon, certains sont morts pour de bon, mais la plupart ont tellement été changés par ces produits qu’ils sont devenus d’autres personnes, méconnaissables. Une sorte de mort aussi. Ceci dit, j’ai aussi beaucoup d’amis qui continuent à consommer tout ce qu’ils veulent sans avoir de vrais problèmes, mais en ce qui me concerne, je suis ravi de vivre et de créer sans l’apport d’aucune « substance » destinée à modifier son état mental.
Ah voilà mon steak !! Wow fameuse pièce ! et puis les frites, ici, elles sont meilleures que partout ailleurs !! Je pense vraiment qu’on mange mieux ici qu’en Angleterre.
Ouais mais ça, si tu veux mon avis, c’est pas difficile ! ;-)
Tu exagères ! A Londres, il y a quelques excellents restaurants de cuisine française ou italienne !! ;-))
Alors, tu es impatient d’être ce soir ? tu sais que la set-list sera différente de la dernière fois ?
Oui, Brian m’en a parlé, mais il ne m’a évidemment rien dit des morceaux choisis. J’aimais beaucoup la sélection de la dernière tournée, vraiment.
Oui, moi aussi, une des meilleures, sans doute. Mais ici tu verras, il y a quelques nouvelles choses, et puis aussi des morceaux retravaillés. Je suis vraiment impatient de jouer, et j’espère que le public va s’enflammer, j’adore cela.

Un p’tit sourire, please !
Ah bon ! tu sais pourtant que tu passes plutôt pour quelqu’un de timide, ou a tout le moins discret, voire renfermé ?
Sérieux ? Même par ceux qui m’ont vu jouer l’année dernière ? Explique-moi ça !
J’ai l’impression que tu traînes cette image depuis la période Genesis, avec la barbe, les grosses lunettes, un jeu de scène pour le moins « retenu », et peu de propension à s’épancher dans les journaux ou à faire le clown sur scène …
Oui d’accord, mais ça fait 30 ans de cela. On change en 30 ans. Je ne suis plus du tout celui que j’étais à cette époque. Tu n’as pas changé, toi en 30 ans ?
Si, si, évidemment, mais les gens ne te connaissent pas vraiment, si ce n’est à travers des attitudes et des photos, et celles qu’ils ont conservées dans leur mémoire sont celles de cette époque-là. D’ailleurs, si on fait attention, il n’existe pas de cover d’ album où on te voit sourire !? Si ?
Hhhmmmm, effectivement. Je vais m’entraîner. Pour le prochain album, je vais mettre une jolie photo avec un beau sourire, et j’écrirai que c’est grâce à toi !! ;-)))
A la maison, il m’arrive de faire de la musique rien que pour rigoler. Et même sur scène, je dois parfois retenir des fou-rires, qui m’empêcheraient évidemment de jouer correctement. Récemment, il y avait dans les premiers rangs du public un type qui n’arrêtait pas de danser en faisant de grands gestes psychédélique de danseur vaudou … complètement allumé, quoi. Mon regard s’est posé sur lui, puis j’ai croisé les yeux de mes musiciens hilares … j’ai dû m’empêcher de le regarder encore, sous peine de devoir m’arrêter de jouer, mort de rire.
Nous avons aussi quelques « cas » dans notre public. Je t’en montrerai un pendant le concert, si tu veux.
NON ! si tu fais ça, je ne te parle plus jamais ! ;-))
(rires) (et quinte de toux grave de chez grave)
… t’as vu ce qui m’arrive ?? surtout ne me fais plus rire ! ;-)
Ce steak est délicieux ! Et excuse-moi encore de t’avoir procuré cet embarras, en plein après-midi. Tu sais, je suis incapable de manger, une heure avant de monter sur scène. Il ne s’agit pas de peur, ni même d’anxiété, mais une sorte de stress lié à mes responsabilités par rapport au public. Tu sais, c’est très différent d’être un musicien derrière, ou bien un frontman comme je le suis devenu. Les autres se « reposent » sur mon nom, et rien de grave ne peut leur arriver car il s’occupent de LEUR job et pas du reste, c’est normal. Moi je suis concerné par TOUT ce qui arrive, et je tiens à ce que chaque spectateur en ait pour son argent, que tout soit fait avec professionnalisme.

« Chaque spectateur est un individu !! »
C’est magnifique de t’entendre parler ainsi à quelques heures d’un concert dans un petit club de Verviers, toi qui a connu des salles énormes, qui est reconnu dans le monde entier …
La taille de la salle n’a aucune importance pour moi. Chaque spectateur est un individu. Nous devons, où que nous soyons, apporter simplement le meilleur de nous-mêmes.
Wow ! Je crois que j’aime encore mieux Steve Hackett qu’auparavant !
C’est mon métier, aussi. C’est tout simplement normal. C’est plutôt penser le contraire qui serait anormal. Dans mon groupe, tout le monde se sent très concerné. J’aime beaucoup ce groupe, c’est celui qui a travaillé sur le dernier album (To watch the storm).
Tu composes seul ou avec eux ?
Les deux. Ils participent également.
C’est un travail de businessmen, de gérer une équipe pareil ?
Pas du tout, j’ai un excellent manager, un ami de longue date, Billy Budis, qui est d’ailleurs présent aujourd’hui, et qui s’occupe de toutes ces affaires. Nous faisons en sorte que je ne doive m’occuper de rien d’autre que du côté musical des choses. Dans les années soixantes, beaucoup de groupes fonctionnaient sans manager. John Mayall, par exemple, dont nous avons déjà parlé hier, faisait jouer d’énormes pointures dans son groupe, et gérait tout tout seul. Le management n’était pas quelque chose de répandu à l’époque.
A part quelques exceptions notoires … Brian Epstein.
Bien sûr. Il fallait quand même être visionnaire pour se dire que ce petit groupe de club allait devenir le meilleur groupe du monde, peut-être le plus important de l’histoire du 20ème siècle. Et il avait raison, mais personne ne sait si l’histoire aurait eu lieu ou non, sans lui.
Nous aussi avons eu la chance de tomber sur les bonnes personnes au bon moment. Tony Smith (manager de Genesis) et Tony Stratton-Smith (du label Charisma) ont eu une importance incontournable dans l’avènement de Genesis. Artiste et businessman ne sont pas des boulots compatibles.
En Belgique, une autre personne joua un rôle important dans la popularité de Genesis. Tu te souviens de lui ?
Il se faisait appeler Piero Kenroll, pas vrai ? Bien sûr que je me souviens de lui. Il fut dans les tout premiers à nous sortir d’ Angleterre. Je crois qu’il avait des goûts bien tranchés, et qu’il était sincère. Heureusement pour nous, il adorait Genesis ;-), et il a fait beaucoup pour nous. Et puis je me souviens de lui aussi pour une autre raison : il avait une femme absolument splendide, adorable. Tu sais s’ils sont toujours ensemble, et si elle est toujours aussi belle ?
Hum …. Voyons Steve, Prog-résiste n’est pas le « Sun », enfin, voyons … ;-))
Toujours à propos du passé, je n’ai pas oublié d’apporter mon vieux LP « Voyage of the Acolyte » pour te le faire signer. J’adorais la pochette, et tout spécialement le dessin intérieur.
Oui, moi aussi, c’était une période où Kim était fort dans un trip Tolkien « Lord of the ring », et ce dessin est effectivement magnifique.
Elle va bien ?
Oui, merci, Elle continue à peindre, mais s’occupe aussi beaucoup de joaillerie. Elle vient d’ouvrir un magasin au centre de Londres.
Bon ! C’est pas que je m’ennuie avec toi, mais ne serait-il pas temps de se préoccuper du sound-check ?
Allons-y. Ce dîner était parfait. Et je me réjouis vraiment de jouer ce soir. Quand un concert est sold-out, c’est souvent un signe que l’ambiance y sera plus « chaude ». Tu crois qu’il y aura beaucoup de filles ? ;-)
Boaf ! (grimaces)
C’est toujours pareil, il n’y a pratiquement jamais que des hommes … à se demander si les femmes comprennent quelque chose à la musique ! (grands rires)
Hé, tu n’écris pas ça, hein !! ;-))
Mais non, voyons !! Pas de propos sexistes dans nos colonnes ! (rires)

Back to the Spirit.
Nous sortons alors du restaurant pour rejoindre le Spirit of 66, et profitons quelques instants du premier soleil printanier, au milieu d’une « place verte » bien garnie de monde.
Je dois t’avouer que ça me fait drôle de me promener en rue avec Steve Hackett … tu ne te fais jamais arrêter en rue, les gens ne te reconnaissent pas ?
Non, pratiquement jamais. Sauf peut-être dans les jours qui suivent une émission de télévision, et encore. Je peux me promener sur Oxford Street sans que personne ne me remarque. Les personnes capables de me reconnaître ne sont pas si nombreuses, en fait, même parmi ceux qui connaissent ma musique ou celle de Genesis. Mais cela ne me manque absolument pas. Au contraire.
Nous rentrons au Spirit of 66, mais elle est encore loin l’heure où le groupe pourra faire un check « all together ». Le sound engineer en est encore à régler les instruments un par un, avec un flegme tout ce qu’il y a de plus britannique. Le groupe consomme thé sur thé, et il me faudra très vite renflouer les réserves de lait. Steve « chipote » sur sa guitare comme le ferait un enfant qui vient de déballer son cadeau de Noël, les autres déambulent calmement en attendant leur tour de « passer » dans la console. Pareil côté lights, où le préposé installe en bon ordre les différentes particularités du jeu de lumière qui mettent en valeur certains morceaux, comme le stroboscope sur Mechanical Bride, ou le spot vert contre-plongé sur Darktown. Finalement, il est 19H00 bien sonné quand Steve donnr son ok pour les réglages obtenu. Il est temps de passer à table et pour la millième fois depuis que je sers d’observateur aux événement du Spirit of 66, j’entends déclamer avec le sourire un « Supper’s ready » de circonstance.
Le concert sera véritablement mémorable, et j’aurai l’occasion d’y revenir dans d’autres colonnes. Dommage que Steve, un peu malade comme il l’avouait lui-même, et comme l’ont prouvé quelques solides quintes de toux pendant le concert, n’ait plus trouvé la force de terminer la soirée au milieu de ses fans, pour une séance de dédicaces dont il est habituellement friand. Mais de forces il en eut suffisamment pour nous offrir ce merveilleux cadeau, celui de revenir sur scène, alors que les lampes étaient rallumées, que les amplis étaient débranchés, que la musique de fond avait déjà été relancée, pour ajouter un ultime et imprévu morceau à ce concert déjà merveilleux. Jamais auparavant, il n’avait offert pareille surprise à un public, cela m’a été confirmé par le tour manager lui-même. Comme quoi, si nous nous sommes bien plus, il semble que ce fut largement réciproque. Comme quoi aussi, le Spirit of 66 rend tout possible …

Je ne verrai plus Steve de la soirée, le laissant quitter discrètement le Spirit of 66 pour aller chercher le repos mérité. C’est donc seulement le lendemain matin, à une heure intolérable pour un lève-tard comme moi, en le reprenant à son hôtel pour le reconduire à l’ aéroport, que j’obtiendrai ses premiers commentaires sur le show.
Le contact avec le public a été fantastique. Nous avons reçu une réponse formidable de l’audience. Le public chez vous est décidément dix fois plus chaleureux qu’en Angleterre. Mais pour moi, ce concert ressembla à une bataille rangée entre mon corps qui n’en voulait plus, et mon esprit qui désirait donner le maximum à cette merveilleuse audience. Au bout du compte, je crois que mon esprit a fini par gagner la guerre … ;-)
Nous avons eu aussi quelques problèmes techniques sur scène, avec les instruments et les lights, mais ce n’est vraiment pas ce que je retiendrai de la soirée !! J’espère revenir aussi vite que possible !
La matinée est brumeuse, autant que nos esprits, et il ne faudra pas longtemps à Steve pour s’endormir sur son siège, après que j’aie enclenché sur mon autoradio l’album « Damnation » de Opeth. Tout juste aura-t-il le temps de me dire « tiens, c’est probablement du mellotron … ». J’ignore de quoi il a rêvé, mais ma voiture se souviendra longtemps d’avoir ainsi véhiculé cet étonnant personnage, certainement un des plus grands guitaristes progressifs que le monde ait connu. Lui servir de taxi fut un grand honneur. Et à bientôt, j’espère. Il me manque déjà …
Pierre Romainville.
