Compte-rendu du concert du 12 avril 2002
De la plume de mon ami résistant Alain Quaniers, qui m'a bien fait regretter d'avoir raté ce concert ... grrrrrr ...
Les photos sont de Gilbert Heyvaert, merci à lui !
N’ayant
pas de ticket, je me suis présenté
assez tôt au Spirit, craignant un rush de spectateurs pour assister au concert
d’une des légendes progressives des seventies. Et j’ai bien dû constater
qu’il faisait étrangement calme sur les pavés de la devanture.
Qu’importe.
Quand je me dirige vers la scène, c’est pour découvrir une merveille des
merveilles, un instrument mythique. Comme sur le devant d’une célèbre marque
automobile, on ne peut pas rater le logo : Hammond. Et oui, il trône là,
le superbe Hammond B3 avec son Leslie sur le côté, lui aussi habillé d’une
boiserie qui n’aurait pas dépareillé une bibliothèque anglaise cossue. Le
set du batteur est, lui, minuscule. Et puis je le croise, lui, l’esprit de
FOCUS, môssieur Thijs van Leer : vieilli (normal), assez volumineux et
coiffé de son désormais fidèle couvre-chef que doit lui envier Crocodile
Dundee lui-même. Côté assistance, c’est un peu la cata : une grosse
centaine de personnes, pas plus. Et Francis de nous confier ses sentiments mitigés
quant à l’organisation de concerts prog le vendredi et le samedi.
22h40
sonnent et les quatre musiciens prennent possession de la scène accompagnés
d’une chaude ovation. Et là, je me dis : « zut ! ils ont
retourné la scène du Spirit ! ». Pourtant, le logo est dans le bon
sens, lui. Quid ? Et bien, tout simplement,
le batteur est un pur gaucher, phénomène assez rare quand
même. Dès les premières mesures de « Focus I », on sent
que le guitariste n’est pas franchement à l’aise et Dominique Genin me
glisse à l’oreille qu’il n’a pas le même feeling que Jan Akkerman. Mais
nous balaierons rapidement cette impression, car Jan Dumée va se révéler être
un redoutable bretteur tout au long du concert.
Les « meubles » de Thijs van Leer sonnent diantrement bien et les
trois jeunots qui l’accompagnent sont loin d’être des faire-valoir. Bobby
Jacobs, le gendre de Thijs, est un bassiste solide et Ruben van Roon fait partie
de cette race de batteurs capables de sortir un groove monstrueux hors d’un
kit réduit. Suivent « House of the king », et, pour respecter
la chronologie (dixit Thijs), « Focus II ». Dumée est maintenant à
son aise et nos oreilles reçoivent avec délectation cette musique devenue par
définition « Intemporelle ». Et puis je défaille : van Leer
nous explique quelle avait été l’idée musicale se cachant derrière
« Eruption » et leurs démêlés (le classique, c’est la culture
met een grand K et la ‘pop music’ c’est la culture met een kleine K) de
l’époque avec un descendant de Bartok qui leur avait interdit d’utiliser
une partition du compositeur. Qu’importe le passé, ils vont nous jouer 17
minutes d’anthologie ! Après trois notes, j’ai tous les poils qui sont
à la verticale et, durant la partie centrale, j’ai presque envie de pleurer
tellement c’est beau. Jan Dumée est quasi en transe sur son manche et nous
bombarde de plans ‘fusion’ échevelés ; Thijs van Leer est, lui, déchaîné
sur son Hammond. Quelle vision saisissante que de le voir transpirant
abondamment, les yeux exorbités mais un sourire ravi au coin des lèvres. Il
n’y a pas de doute, ce monsieur prend son pied autant que nous ! « Focus
III » et « Sylvia » nous conduisent vers la fin d’un premier
set réussi.
Trente
minutes plus tard, ils reprennent les affaires là où ils les avait laissées.
« Focus 5 » ouvre le bal (et me fait me poser une question désormais
existentielle : mais où donc est passé « Focus 4 » ?),
suivi de ce qui se révèlera peut-être comme le clou du spectacle :
« La cathédrale de Strasbourg » est un mélange de délicatesse, de
finesse extrême et de lyrisme. Thijs van Leer est, à ce moment précis, un
homme orchestre. Il chante, siffle, joue merveilleusement bien de sa flûte
traversière, fait tantôt gémir, tantôt gronder son Hammond. La pièce résonne
encore dans mon esprit « Ding dong, ding dong, … ». Suit une
longue pièce canterburienne en diable dont je n’ai pas saisi le titre et que
ne suis pas arrivé à identifier (« Questions ? Answers ! »
de l’album Focus 3, « Harem scarem » de Hamburger Concerto ?).
Mais elle est superbe et permet à tous les musiciens de se mettre en valeur, au
beau-fils de faire un joli solo très jazz-rock et à Dumée de friser avec
l’incandescent. Derrière, van Roon, imperturbable, assure avec une efficacité
confondante : il est excellent ce batteur ! Pour présenter la suite,
van Leer semble indiquer que ce quartet n’est pas formé que pour jouer le
vieux répertoire. En effet, il annonce fièrement ‘a new composition’,
« Focus 7 » (et là , je me pose une autre question
existentielle : mais où donc est passé « Focus 6 » ?).
Bien dans l’esprit de ses devancières, c’est une subtile variation sur des
tonalités que l’on croit reconnaître. Le morceau sonne quand même plus
‘fusion’ actuelle (pas très loin de ce que nous avait proposé Gongzilla il
y a peu) et est ponctué par un sublime solo de flûte laissant transparaître
le bagage classique de l’interprète.
Pour
le final, il ne pouvait pas en être
autrement ! « Hocus Pocus » déboule furieusement, et le mot
est faible ! Plus fort que Dream Theater ET Dream Theater réunis, fieu.
Dumée devient incontrôlable, riffe à tout va et lâche des chorus éruptifs,
en n’oubliant pas de hurler les hilarantes vocalises aigües. Van Leer éructe,
yodèle, siffle, crie, violente son orgue, joue en même temps de l’orgue et
de la flûte, gesticule, frise la crise d’apoplexie (son beau-fils compte méthodiquement
sur ses doigts les cycles en apnée), devient écarlate, perd presque ses globes
oculaires : en un mot comme en cent, il s’éclate ! Fin des débats….
Premier
rappel et une surprise. Thijs nous avoue qu’il a toujours beaucoup aimé
« Focus con Proby » mais que l’impitoyable loi du marché ne lui a
pas permis d’accéder à la reconnaissance, « but, that’s life ».
« Brother » est surprenant, et assez différent de la version
originale (devrais-je réécouter le Lp ?). Ils nous disent « au
revoir » avec une nouvelle interprétation de « Sylvia », et,
manifestement, ils ont apprécié l’accueil qui leur a été réservé dans ce
‘Temple du rock’ comme se plaît à l’appeler un Thijs ravi. Mais vous
connaissez les énergumènes que nous sommes. Donc on a chahuté pour les faire
revenir… ce qu’ils font de bonne grâce et re-balancent un « Hocus
Pocus » au moins aussi fou que le premier jet !!! Et Thijs van Leer
est toujours aussi ’habité’… Rideau.
Heureux,
nous sommes ! Même s’ils n’ont pas abordé la suite « Hamburger
Concerto », le concert a été magique. Deux bonnes heures de plaisir à
l’état pur. Cela peut paraître un lieu commun, mais les absents regretteront
encore longtemps d’avoir fait l’impasse sur ce concert. Parce que, à
l’instar de toutes ces grandes pointures historiques qui fréquentent les
planches du temple ( elle va rester celle-là…), cette prestation permet de
mettre en lumière l’histoire de la progressive, de faire des filiations
(Roine Stolt des Flower Kings est ‘forcément’ un fan de Focus), et,
surtout, de se rendre compte à quel point ces glorieuses seventies furent
d’une richesse incroyable. Et moi, ce qui me touche vraiment, c’est de voir,
de sentir la ferveur qui habite encore Thijs van Leer. C’est aussi de
percevoir cet élan de sincérité lorsqu’il remercie le public de sa chaude
présence.
Un lieu magique, un groupe magique, un public magique : la soirée ne pouvait qu’être délectable. Elle le fut….
Alain Quaniers.
ET
C'EST PAS TOUT !!!
voici maintenant un compte-rendu/interview
d'un fan de la première heure également :
Gauthier Henri !!
Axiomes, Le concert, La rencontre, Vive les Belges
Axiomes
L'annonce de la venue de focus au Spirit m'avait complètement retourné: enfin j'allais voir un de mes groupes fétiches des "belles" années: groupe culte, groupe passion, catalyseur de bonheur intense.
Evidemment Jan Ackerman, le méchant Jan ferait défaut. Pavé dans la mare pour beaucoup!
Tant pis, j'irai donc seul à la rencontre du grand maestro qu'est Thijs Van Leer, l'initiateur et la mémoire vivante de ce groupe neerlandais si atypique et tellement magique.
Après avoir passé la soirée avec des personnes de très grandes qualités, plusieurs axiomes me venaient à l'esprit:
Premier axiome: Thijs n'aurait jamais entamé le deuxième chapitre de Focus s'il n'avait rencontré "l'âme frère". Jan Dumée et Baby Jacobs, deux "jeunots" qu'il connaît depuis longtemps l'on incité à réactiver un Focus conservé dans le formol de l'indifférence!
Deuxième axiome: n'en déplaise aux passéistes, il vaut mieux ne plus évoquer la possibilité de revoir un jour la peu affriolante bobine de l'attrabilaire Jan Ackerman au sein du groupe auquel il doit sa notoriété. Son constant déversement de fiel dans la presse conjugué à son éternel mépris des règles les plus élémentaires du savoir vivre ont eu raison de la grande patience de Thijs van Leer!
Troisième axiome: Focus repart sur des bases solides avec des gens motivés et compétents. Le nouveau manager est d'une sympathie et d'un dynamisme communicatif. Focus est au pied du mur, mais smeble apte à regravir les marches de la notoriété bien plus vite qu'on ne pourrait le penser.
Le concert
Un petit auditoire d'une petite centaine de personnes avait eut la grâce de donner une chance à Thijs van Leer. Histoire de prouver qu'il ne s'agissait ni d'une imposture ni d'une quelconque mascarade.
Dès les premiers accords, le groupe donne une impression d'aisance et de maîtrise totale. je suis d'emblée subjugué par Thijs van Leer et son vieux Hammond en bois. Véritable chef d'orchestre, il domine les débats avec un son chaud, puissant et d'une profondeur peu commune. Il sonne derechef comme une cathédrale. le tout nouveau batteur ne cherche pas ses marques. Il joue déjà juste. Bobby Jacobs est un technicienhors pair. Malgré la complexité des structures, la section rythmique parle d'or...
Tous les yeux sont évidemment tourné vers le successeur de Jan Ackerman: Jan Dumée, la clef de l'énigme! Son air mystérieux n'a échappé à personne. Couvre-chef de saltimbanque, teint cadavérique, regard fermé, l'autre Jan inquiète! Qu'importe. Son grand prix d'exellence de l'académie de R-Dam est un passeport bien plus intéressant! Ses longs doigts coulissant sur sa Gibson Marauder relayée par son gros Marshall vont donner frissons et giffles aux derniers récalcitrants. même s'il "accroche" sur certaines notes lors du premier set, Jan Dumée va vite passer à la surmultipliée lors du deuxième et ainsi confondre ses détracteurs...
Côté répertoire, nous aurons droit au meilleur: la série des Focus (jusqu'à Focus 7), House of the King, le hit Silvia, Hocus Pocus, le détonnant Round goes the Gossip, et la Cathédrale de Strasbourg, un grand pan de nostalgie. Son intense profondeur plonge le peu de public dans les limbes de la félicité, dans in incommensurable état second...
Merci Jean-Sébastien Bach, merci Thijs van Leer, merci Francis Geron, Il y a des soir comme celà où la laideur du monde est mise entre parenthèse, évanouïe dans un océan de transcendance...
Les n'absents ont pas eu forcément tort. Une grande histoire d'amour semble née entre ce flamboyant nouveau Focus et notre Spirit. A coup sûr, ils reviendront!
Seulement, la prochaine fois, les "distraits" seront vraiment impardonnable...
Thijs Van Leer: la rencontre
Jamais je n'aurais pu penser que ma rencontre avec Thijs van Leer se serait déroulée d'une manière aussi limpide.
Tout le monde a une image si lamentable de jan Ackerman en terme de relation humaine que l'on a tendance à associer les deux personnalités.
Après une soirée placée sous la confidence, l'humour et la culture sous toutes ses formes, je peux affirmer que le seul point commun des deux hommes est d'avoir composé ensemble des chefs-d'oeuvre au sein du même groupe! Autant Jan Ackerman semble arrogant, lunatique et peu enclin au dialogue, autant Thijs van Leer est communicatif, magnanime et intéressant.
D'ailleur pour clore le chapitre sur le "génie incompris", Thijs van Leer affirme:
Jan ne m'aime pas mais il aime mes compositions. Au début nous étions très amis mais le ressort s'est cassé sans que j'en perçoive les véritables raisons. Tout s'est vite dégradé. Il s'est alors concentré sur sa carrière solo et n'a jamais arrêté de m'assassiner. J'ai fait beaucoup d'efforts et après un show à la TV néerlandaise en 1992, j'ai essayé une tentative de médiation pour qu'il revienne dans le groupe. Il m'a éconduit sans ménagement! Finallement, moi non plus je n'aime pas l'homme, mais je reste en totale admiration devant son jeu de guitare.
Vive les Belges
Groupe atypique, on peut s'interroger sur ce qu'aurait pu être la carrière de Focus s'il avait été anglais ou américain. La réponse de Thijs van Leer fuse comme un transversal du grand Cruijff de l'époque:
Notre manque de maîtrise de l'anglais a renforcé le côté instrumental. Si nous avions parfaitement chanté en anglais, Focus n'aurait pas été Focus mais un groupe beaucoup plus banal noyé dans la masse.
Très connu en Hollande - il a vendu 2,5 millions d'introspection, albums consacré à Bach - Thijs van Leer reste attaché à sa culture et à son terroir. Cependant, vu qu'il est en Belgique et qu'il s'adresse à un Belge Thijs van Leer met l'accent sur nos musiciens:
Les musiciens belges m'ont toujours fasciné. N'oublie pas que j'ai travaillé avec Philip Catherine, un guitariste exceptionnel. Toots Thielemans est un grand aussi. Que dire des classiques: Eugène Ysaye et surtout mon préféré: Arthur Grumiaux.
Mon interlocuteur doit monter sur les planches. Le rendez-vous est pris après le concert, mais le doute n'est plus permis: Focus va renouer avec son flamboyant passé!
Gauthier Henri