Compte-rendu du concert du 27 septembre 2002

Voici qu’ entre dans le Spirit un « vieux » monsieur, avec un profil rondouillard que cache mal une longue veste de cuir, chapeau sombre largement enfoncé sur des favoris de crin gris hirsutes, double menton pélican, et une expression dans le regard : une expression de calme et d’apaisement, de plénitude et de sérénité. S’il est vrai que le caractère des gens forge leur aspect extérieur au fil du temps, nous sommes en présence d’une personne dont la gentillesse déborde de toute part. Sans autre mot qu’un élégant bonjour transcendé d’un sourire angélique,  il attire sur lui les regards de tous, qui respectueusement s’écartent en une sorte de haie d’ honneur pour lui permettre de rejoindre les loges.

Un monument du prog ’70 vient de passer entre nous, comme si de rien n’était, avec classe et humilité, laissant dans son sillage comme une sentiment de respect et d’admiration.

 Sur la gauche de la scène trône avec fierté un vieux gros meuble de bois, bien trop fier de son passé pour vouloir en cacher les stygmates, toutes ces plaies que le temps et les nombreuses tribulations lui on laissées sur son corps de chêne. Un Hammond de salon, parfois utilisé aussi dans les églises, avec 2 claviers et un pédalier, une multitude de jeux « à tirer », et déjà une partie « arrangeur » sur la gauche. Plus en retrait, à côté de la batterie, se dresse son complément idéal : un cabinet Lesley fait du même bois, entouré de 2 micros destinés à capter cette inimitable sonorité qui sortira tout à l’heure des quelques fentes taillées dans l’objet  à la façon des volets sur un clocher.

Thijs Van Leer entre en scène, se dévêt de son long impair, s’installe tranquillement, se relève, modifie l’emplacement de son pied de micro, rigole, se rassied, pose son pied sur la pédale de volume, et réveille tout doucement l’animal … Le Hammond se met à vivre, à ronronner, tout en douceur, à peine soutenu par la section rythmique, juste de quoi provoquer l’ éveil de la guitare.

Jan Dumee, au commande de sa Vieille Gibson Marauder , s’attaque au difficile challenge de faire oublier Jan Akkerman, le génial guitariste initial de Focus. Génial comme musicien, car il paraît que ses qualités d’homme sont inversement proportionnelles à ses qualités de guitariste … mais bon, ceci ne nous ….. regarde pas !   ;-)

Jan Dumee, disais-je donc, nous la joue tout en finesse et en précision, avec un son relativement « brut » et dénué de gros « effets spéciaux ». Tout le monde pense bien entendu à Camel, avec la « rondeur » du son de la LesPaul de Latimer en moins. Je ne sais pas s’il faut considérer que ce soit dommage, car il s’agit sûrement d’un choix délibéré de Dumée, mais j’ai personnellement regretté un peu cette absence d’ampleur dans le son. D’un autre côté, ce choix nous permet parfaitement de mesurer la maîtrise technique de Jan Dumee, qui n’a rien à envier à personne !

Et il faut bien un guitariste de cette trempe pour rendre la musique de focus ! il s’agit de blues-prog, et dieu sait (enfin je ne sais pas s’il sait vraiment ..) si le feeling du guitariste est important dans le rendu de ce genre de musique. S’ il est vrai que Caravan (par exemple) se situe sur le côté jazz de Camel), il est tout aussi vrai que Focus en est son côté blues.

La comparaison en est d’autant plus vraie lorsque Van Leer empoigne sa flûte, délaissant quelques instants son orgue magique.

Je pense bien que nous avons eu droit à tout : la série des Focus, Hocus Pocus, Harem Scarem, Sylvia, La cathédrale de Strasbourg, les « yodelades » irrésistibles de Thijs, et même quelques extraits du tout nouveau « Focus 8 ». Beaucoup de pièces sont basées sur un schéma assez classique introduisant un thème mélodique très fort et immédiat, le plus souvent joué à la guitare, sur lequel s’enchaînent quelques contre-thèmes d’ orgue ou de flûte, avant de partir en soli ravageurs ou improvisations décoiffantes, puis de retomber sur ses pattes et le thème. Comme si on avait inoculé dans le meilleur blues un virus prog pour lui donner davantage de variations dans les structures et dans les climats, de recherche mélodique pure, et d’inventivité au niveau des breaks et des rythmes. Tout cela sans enlever au blues ce qu’il peut nous apporter de mieux : la chaleur et le feeling, et cette envie incontrôlable de faire bouger les pieds.

Mais savez-vous quoi ??

Le principal de cette soirée, je n’en ai pas encore parlé. Ce que nous retiendrons, cette impression qui restera quand le reste sera oublié, c’est le plaisir visible et communicatif que prend Thijs Van Leer à nous jouer sa musique. Sa gentillesse et sa disponibilité, le bonheur qui transpire de son regard, sa visible joie d’être là. Van Leer est un marchand de bonheur ; non, il n’en vend pas, il le communique, il en est l’exemple absolu. La personne la plus gentille qu’il ait rencontré au Spirit, me disait encore Francis, tous styles confondus !

Quand il regarde affectueusement ses jeunes camarades recueillir les ovations qu’il prend plaisir à partager, quand il ferme les yeux pour se laisser emporter par la guitare de Jan, quand son double menton bat la mesure à contre-temps, quand son énorme sourire vous crève le cœur, … tout vous rappelle que la musique peut être l’ exemple du plaisir ultime : le bonheur partagé.

Durant tout le concert, il poussa l’élégance jusqu' à nous parler en français, à rire de nos interventions, et finit par nous faire ce cadeau le plus doux qui soit : il dédicaça le rappel aux amis de Prog-résiste, et à ceux qui se démènent pour soutenir leur musique. Glups. Moment intense. Ecrire dans un canard publiquement remercié par Focus … ça aussi, c’est une petite touche de bonheur. C’est peut-être un détail pour vous, mais pour moi ça veut dire beaucoup … comme disait l’autre …  ;-))

Et bien moi, j'ai adoré ce concert, qui m'a semblé durer 10 minutes.
Je crois que je n'ai pas quitté ce sourire béat et ému de toute la soirée ... ce sourire-là qu'on arbore en regardant jouer des bambins dans une cour de récréation ...
Puissions-nous vieillir comme ce
Monsieur !!