25 octobre 2003

Une journée à dos de Chameau
... au Grand Théâtre de Verviers !

Vie de cinglé.

Rentré aux petites heures de Musical Box hier, me voilà obligé de me lever dès l’aube pour conduire les filles au volley .... mais mon esprit est déjà guilleret. Pour la troisième fois de mon existence, ma route va croiser aujourd’hui celle de Camel. Depuis ma découverte de Moonmadness dans les années ’70, la musique d’ Andy Latimer a de très près suivi mon parcours, m’a en quelque sorte servi de « bande originale » ... il y a des choses inexplicables, et ma relation intime avec ce groupe en fait partie. Je pressentais le genre de journée qui marque une vie, la suite allait me donner raison.


Le grand théâtre, à la belle époque ....


... et aujourd'hui

Le Grand Théâtre !

Pour une fois, et c’est loin d’être coutume, nous avons vendu trop de places. Impossible de conserver ce show au Spirit of 66 dans des conditions correctes de confort et de sécurité. Heureusement, Francis n’a pas qu’un gros coeur et une poitrine un peu basse, il a aussi le bras long : il est parvenu à louer le Grand Théâtre de Verviers, un vieux théâtre à l’ italienne, séculaire, et riche de milliers de souvenirs. Avec les tissus rouges sur les sièges, la patine sur les dorures, les loges royales, les seconds balcons et autre paradis. Camel à Verviers faisait déjà figure d’événement, au Grand Théâtre on peut parler de moment historique !

On déballe !

Le bus est en retard et Francis n’a pas de nouvelles. Ca le rend nerveux, il trépigne, nous fait visiter les lieux, mais visiblement cette inactivité forcée l’énerve. On voudrait travailler, avancer. Deux techniciens arrivent enfin, mais annonce que le bus s’est perdu dans les sens interdits de Verviers. Enfin les voici, au boulot. Décharger le matos de la remorque et le monter sur l’arrière scène du théâtre n’est pas une mince affaire. Cette vieille bâtisse n’a pas été faite pour y amener des amplis et des Leslie de 110kg … enfin comme nous sommes nombreux et impatients, tout se retrouve assez rapidement backstage. Je me mets aux ordres du chef-tech, et suivant ses consignes à la lettre, je déballe et installe tour à tour les amplis de scène de Scherpenzeel, son leslie, les amplis de basse de Bass (non je ne bégaie pas), et les nombreux amplis de Latimer. Pour la batterie, au montage de laquelle le tech-drums est déjà affairé, nous avons dû installer une petite estrade, bien que le groupe n’en voulait pas, juste pour regagner les 6% de pente de la scène. En effet, pour assurer une bonne visibilité théâtrale, cette scène « tombe » vers le public, et il a bien fallu ajuster le plancher, pour éviter que le batteur Denis Clement ne termine son concert au milieu des spectateurs …

    
La salle, pendant l'installation du matériel.

SHIT !

Le premier musicien à se réveiller et sortir du bus est Colin Bass, que j’accueille en lui proposant de lui indiquer le chemin des loges et du foyer où se restaurer. Tout semble lui convenir parfaitement, et il me dit aimer beaucoup l’ambiance de ces vieux théâtres, et qu’il leur arrive assez souvent d’y jouer. Il se renseigne aussi sur l’heure du show : 22H30 … aïe, ceci ne semble guère lui faire plaisir. « Pourquoi si tard ? ». Ben c’est l’heure habituelle des concerts de week-end au Spirit, et comme initialement cette soirée devait se passer au club, que c’est cette heure qui a été indiquée aux acheteurs, … « Andy ne va pas être content. Nous avons de la route à faire ensuite, et la fatigue s’accumule très vite …. ». Effectivement, Andy Latimer ne tarde pas à pénétrer lui aussi dans le théâtre, et le guide rapidement jusqu’à la salle de restauration, pour un premier café. Très vite, Colin lui apprend la « mauvaise » nouvelle. « Shit, shit, fuck, … !! ». Effectivement, il n’est pas content. Mais très vite il s’assied, ouvre son petit cartable de fonctionnaire, et passe quelques coups de téléphone. Denis Clement, le batteur, arrive à son tour. Très vite, il me suggère de lui parler en français. C’est vrai, j’avais oublié, il est du Québec, cela va me faciliter la tâche. Il est beaucoup plus jeune que dans mon souvenir, nerveux, toujours en mouvement, casquette vissée sur une queue de cheval lui parcourant presque tout le dos, mais également terriblement sympathique. Son visage rayonne du bonheur d’être là, et immanquablement il attire à lui tous les sourires, toutes les gentillesses. Il est, au sens propre du terme, absolument charmant. Nous passerons de moments ensemble …

Francis est allé chercher quelques câbles manquants, et vient de rentrer. Il retrouve Andy Latimer backstage, qui le reconnaît immédiatement. (normal, il est du genre qui ne s’oublie pas ;-).


Francis et Andy Latimer

Je te présente notre nouveau manager !

« Salut Francis, comment vas-tu, content de te revoir … au fait, je te présente notre nouveau manager général …. Moi !!  (rires) Tous les managers que j’ai essayés sont partis, et je dois maintenant m’occuper de tout tout seul. D’ailleurs, si tu pouvais m’aider, je dois donner un coup de fil en français, ça m’aiderait que tu le fasses pour moi ». « Pas de problèmes, tout ce que tu veux. Le 2ème manager t’a aussi laissé tomber ? »  « Ouais … drôle d’histoire … mais bon, quand ils comprennent qu’il n’y a pas trop d’argent à se faire, on ne les voit plus, et ils ne s’en font guère de laisser le bordel derrière eux. Toujours est-il que c’est donc avec moi que tu devras faire la guerre financière tout à l’heure … » (rires)

Francis : « Tu as vu la nouvelle salle que je viens d’acheter exprès pour toi ? ». « Pas mal, je crois qu’on aura moins chaud que le dernière fois … (rires) … et pourquoi ne joue-t-on pas au club cette fois ? ». « Quand je me suis rendu compte que nous avions déjà vendu trop de tickets, il était trop tard, c’était physiquement impossible de faire rentrer tout le monde dans le Spirit, et j’ai été obligé de louer ceci. Je suis déjà certain que financièrement j’aurai du mal à m’y retrouver, mais je m’en fouts, je suis content d’être ici avec toi. On verra bien pour le reste ». « Hum », dit Latimer en me regardant du coin de l’œil, « on dirait que la guerre a déjà commencé …. » (rires).

Andy disparaît quelques minutes puis revient à la charge : « Francis, pourquoi n’as-tu pas remboursé les dernières places, et fait ton concert au club … cela nous aurait évité les problèmes d’argent ? ». Francis répond fermement « Ecoute, ces gens qui m’ont acheté des places, ce sont mes clients, ceux qui me font confiance toute l’année, et je ne veux pas avoir ce genre de rapport avec eux. Qui voulais-tu que je rembourse, les choisir comment, et puis même, jamais je ne ferai ça. Quant aux problèmes d’argent, je regrette de t’en avoir parlé, il n’y a pas de problèmes, je te demande d’oublier ce que j’ai dit et de faire ton concert le mieux que tu peux. Le reste, c’est mon problème … »

Andy Latimer saisit la main de Francis, et dit simplement : « il devrait y avoir plus de gens comme toi dans le métier … ».


Le montage .... sous l'oeil du chef !

Le dédale du Grand Théâtre.

La scène est maintenant aux mains des techniciens, et j’en profite pour visiter de fond en comble ce merveilleux bâtiment. Autour de la salle, qui se décline sur 3 étages, ce n’est qu’un tissu de couloirs, d’escaliers, de logettes, de salles de réunion, un grand bar, un petit bar, des vestiaires, le tout entremêlé de telle façon qu’en ½ heure de promenade, je n’ai pas eu l’impression de passer deux fois au même endroit. Au contraire, j’eus plusieurs fois l’impression de me perdre, et j’ai dû souvent me repérer en pénétrant dans la salle, pour découvrir à quel endroit de quel balcon je me trouvais. A cet instant précis, je me dis que si je devais devenir fantôme, je choisirais incontestablement ce genre d'endroit pour hanter ... Il faut dire que tout cela est génialement agencé. Même de tout en haut, du paradis, il est possible de profiter correctement du spectacle. L’acoustique est évidemment géniale également, il ne sera pas nécessaire de sortir la grosse armada pour que ça « sonne » ce soir. Ceci dit, mon endroit préféré est le premier bacon, juste face à la scène. J’envie même les chanceux qui assisteront au concert depuis cette place.


Avec Denis Clement.

De retour dans la « fosse », j’y retrouve Denis Clement, qui cherche visiblement quelqu’un à qui parler en français … ça doit lui manquer un peu ! ;-)   Je vais lui en donner une belle occasion. « Dis-moi Denis, comment va ta santé, tu nous a fait peur !! ». « Tu parles, je me suis effondré d’un coup sans connaissance, et j’ai dû être transporté d’urgence en réanimation, c’était vraiment très grave. Tu vois cette cicatrice ? c’est en tombant … pour te dire à quel point je me suis évanoui. En fait, il apparaît que je suis maintenant allergique aux noix, aux amandes, aux arachides et à ces sortes de choses. Avant mon accident, j’ai simplement inhalé quelques poussières de noix provoquées par une machine de cuisson, près de l’aéroport. L’effet a été radical et je dois maintenant me méfier très fort de ce que je mange. D’ailleurs ce soir, il ne faut pas que je me risque à la nourriture chinoise dont tu m’as parlé, je ne suis pas certain de l’huile dans laquelle ils cuisent leurs plats … ».

Denis Clement : ses débuts avec Camel.

« T’inquiète pas, Denis, je m’arrangerai pour te trouver une pizza. Parle-moi un peu de tes débuts dans Camel ; je me souviens du dernier concert au Spirit, tu venais d’arriver, non ? ».


Moonmadness, "l'album de chez tonton ..."

« Incroyable. Pour mettre au point la tournée 2000, ils avaient d’abord pensé à Clive Bunker, ancien batteur de Jethro Tull. Mais après quelques répétitions, il s’est très vite avéré que clui-ci ne s’en sortirait pas avec tous les breaks et les rythmes impairs de la musique d’ Andy. Ils étaient prêts à annuler la tournée, quand Guy Leblanc (clavier, à l’époque, Canadien aussi) a suggéré de m’appeler. Au téléphone, Andy m’a demandé si je pouvais être à San Francisco … demain ! J’avais quelques obligations, car je suis batteur professionnel, et je ne pouvais pas y être avant trois jours. Je suis donc arrivé chez Andy 3 jours plus tard, sans rien connaître ni de lui ni de Camel. Il m’ont fait écouter, j’ai trouvé cela exaltant et très intéressant, et j’ai très vite dit que je voulais essayer. Après une répétition ensemble, le groupe avait repris espoir. Je dois dire que j’étais assez fier, surtout lorsque revenu chez Andy, j’ai vu contre un meuble une pochette de disque qui me disait quelque chose. Couleurs pastels, un dessin d’un couple assis dans l’herbe, de dos, avec les cheveux qui s’entremêlent, et la lune dans le ciel. » « Moonmadness ?? ». « Oui, bien sûr. J’avais déjà vu cette pochette chez mon oncle, il y a longtemps, et je savais qu’il écoutait souvent ce disque et ce groupe. Mais j’étais loin d’imaginer en arrivant ici que je rejoignais un groupe dont mon oncle avait toujours été fan ! Aussi je l’appelle au téléphone ; allô tonton, tu te souviens de Camel, tu veux parler avec Andy Latimer au téléphone ?? et je lui ai passé Andy … mon oncle n’est pas prêt de l’oublier ! » (rires) « Ensuite j’ai eu 13 jours pour répéter, et la tournée commença. C’était géant, j’ai adoré, et comme je suis toujours ici, cela a dû plaire aux autres aussi … »

Une question me vient : « Andy te laisse totale liberté dans ton drumming, ou te demande de t’inscrire dans la lignée Ward ?? »

« Non, j’ai beaucoup de liberté pour apporter de la personnalité dans ma façon de jouer. Mais bien entendu il faut respecter les rythmes, très importants dans les morceaux de Camel, et Andy est aussi assez directif dans certains passages précis, quand il veut que ça sonne de telle ou telle façon, pour les intonations également. Par exemple, il a aussi refusé que j’emmène ma double grosse caisse, il a horreur de cela ! »

Tu m’étonnes … (rires)

Tiens, j’ai reçu récemment un Québécois à la maison, qui m’a appris une série d’expressions bien de chez vous …

« Oh tu sais le Québec, c’est grand ; s’il est de Montréal, il y a des chances que nos expressions ne soient pas communes ; sauf tabarnak d’osti d’kriss, bien entendu …. (rires) .. Moi je suis d’un petit village loin de tout, et une partie de ma famille est d’origine indienne. Et t’en a pas une, de ses expressions ?? »

Si, par exemple, « c’te blonde-lô, j’l’y fix’rais bien l’skelèt !! ». Et voici notre Denis qui se roule par terre de rire, en me disant qu’il ne se doutait pas un instant qu’il allait bien pouvoir parler québécois aujourd’hui !!  S’ensuivit ensuite une discussion linguistique avancée, dont la décence et le respect des jeunes lecteurs m’empêche de trop vous en dévoiler … j’en ai déjà trop dit !!   ;-))

Statler & Waldorf !

Les techniciens de scène ont presque terminé d’installer les instruments, et les musiciens sont déjà en train d’effectuer quelques tests et réglages à leurs côtés. De loin, je vois que Colin Bass montre quelque chose à Andy Latimer. Du doigt, il lui indique cette somptueuse loge royale, à gauche de la scène, puis décroche sa basse, descend de scène et disparaît pour apparaître quelques instants plus tard dans la dite loge. Andy se décide alors à l’y rejoindre, pour une des scènes les plus tordantes de la journée. Les deux vieux compères s’accoudent au rebord de la loge, puis prenant l’accent particulier des vieillards, grimaçant à l’extrême de la mâchoire, se mettent à imiter Statler et Waldorf, les deux vieux du Muppet Show. « Hooow daya fiyind the shôôw so faaaar ???” “Commmmmpleeetly Stiyyuupid, n’t !”

    

Incroyable. A hurler de rire. D’ailleurs, Ton Scherpenzeel et Denis Clement courent chercher leur caméscope pour immortaliser la scène, que les Statler et Waldorf de service prennent un malin plaisir à répéter 3-4 fois pour les besoins des cinéastes. Extraordinaire. Assister à cela est un vrai privilège.

Pierwôôô !?!

Nous sommes à l’avant du théâtre avec Jean-Marc (qui vient d’arriver avec Patricia, le « commando » Spirit est presque au complet pour aujourd’hui), en train de nous demander comment nous allons installer les tables des stands, quand j’entend une voix connue crier mon nom, avec un accent anglais qui ne trompe pas (Pierwwôô). C’est Andy « Ah tu es là !  j’ai un service à te demander … tu es déjà au courant des problèmes de Denis, mais tu dois savoir que le sound-tech déteste la bouffe chinoise ; et quand il ne bouffe pas bien, il fait pas un bon son …. Mais quand il bouffe bien, c’est le meilleur ! » Je sais, Andy, j’ai commandé une pizza pour lui aussi, aux 4 fromages. « Aux 4 fromages ??  houla, attend, faut que je lui demande si ça va, il est spécial ». Il court lui demander et revient : « c’est bon pour les fromages. Mais un truc qui lui fait toujours plaisir, c’est une assiette de crudités … tu crois que tu peux trouver ça ? »

Je vais essayer, en tout cas. Et du haut de son mètre nonante, il me sert dans ses bras : « moi je veux que tout aille pour le mieux, et je les connais, tout va bien quand ils sont contents ; et j’aime quand ils sont contents ». Je me dis alors qu’il faut être vraiment motivé, quand on s’appelle Andy Latimer, quand on a un passé comme le sien, pour prendre tout cela personnellement en charge … j’en ai vu d’autres (et des moindres ..) à qui il faut touiller le café …. Sur ce, je pense que mon admiration pour lui ne cesse d’augmenter !

« Andy, moi aussi j’ai un service à te demander : tu es d’accord pour une photo de nous deux, tantôt ? » « Autant que tu voudras, Pierwô ! ».

Soundcheck ... pour le plaisir.

Andy retourne sur scène pour continuer ce sound-check qui semble s’éterniser. Mais ils le font avec une telle décontraction qu’en fait, ils donnent tout simplement l’impression de s’amuser.  Et même s’ils n’achèvent pas tous les morceaux, je crois qu’ils en auront au moins commencé une dizaine durant de check.


Durant le soundcheck .. un vrai plaisir.

Agnès est rentrée de son shopping et se met à son tour à visiter le dédale de ce vieux théâtre, de la cave au paradis, en passant par tous les balcons imaginables que desservent une foule d’escaliers enchevêtrés. On semble ne jamais passer deux fois au même endroit …

Chaque fois elle apparaît dans un endroit différent, tantôt la loge royale, tantôt le pigeonnier, tantôt les balcons de face ou de côté … Andy a remarqué son manège, et finit par en rire, jusqu’à improviser un numéro de claquettes qui ne sera applaudi que par la seule Agnès, depuis son second balcon …

SUPPER'S READY !

Malgré les pizzas qui se sont fait attendre, tout le monde est enfin servi, et nous pouvons aussi goûter au plaisir de nous asseoir ….

Un mot commence à devenir répétitif, du côté de la table où se trouve Andy … : « Ice Cream ». Il est clair que nos amis, et surtout Andy lui-même, feraient n’importe quoi pour une glace. Avec cet humour au deuxième degré qu’il ne semble jamais quitter, il se met à dénicher les contrats dans sa mallette de manager, et à les éplucher pour faire semblant d’y trouver une clause stipulant en toutes lettres l’obligation de fournir au groupe un dessert bien précis : an Ice cream !!  Je voudrais lui faire ce plaisir, mais là, à l’heure qu’il est, ça commence à devenir difficile. Manquerait plus qu’une femme enceinte à vouloir des fraises, aussi … ;-)

Francis empoigne son téléphone, tombe par chance sur son fils Ronald justement en partance pour nous rejoindre, lequel confirme qu’il peut emmener avec lui une caisse de Magnum … 15 minutes, un morceau de tarte et une tasse de café plus tard, nous dégustons tous une délicieuse ice-cream, avec un Francis ravi et fier de son coup, s’adressant tout sourire à Latimer : « anything else ??? »   ;-))

Il s’y connaît Francis, un groupe content, c’est un bon concert !

D’ailleurs, ils sont enchantés que nous ayons pris en compte leurs petites exigences, et Andy me confirme que le sound-tech a bien mangé, et que nous aurions donc un bon son, que Denis a bien mangé aussi, et qu’on peut renvoyer l’ambulance. Il est fou, j’vous dis !! ;-)

Tête à tête émouvant ... pour moi !

La plupart des acteurs ont maintenant quitté le foyer, et je reste pratiquement seul avec Andy, à côté duquel je m’assied pour permettre à Agnès de prendre « la » photo promise. Tant qu’à faire la discussion s’engage …

« Encore merci pour tout ce que vous faites pour nous, et le repas était parfait, nous sommes touchés par vos attentions … »

« Hum, ne renverse pas trop les rôles, Andy, s’il te plait. Parce qu’en terme de merci, ces quelques instants que nous passons ensemble vont me permettre de faire une chose que je n’aurais jamais pesé possible : te remercier pour ces instants de bonheur et d’émotions intenses que ta musique me fait vivre depuis 30 ans. Ta musique a servi de « bande originale » au film de mon histoire depuis l’adolescence, elle a suivi toutes les péripéties de ma vie, les grands moments comme les plus petits, elle est parvenue à me faire autant rire que pleurer, ta musique est un peu ma sœur, et puis ….. je trouve plus les mots …. »

Andy, visiblement un peu ému, mais moins que moi quand même, me met la main sur l ‘épaule …. « Ne cherche plus de mots, j’ai compris ce que tu voulais me dire. Et ce que j’ai compris ne nécessite pas de mots supplémentaires. C’est pour ça que je fais de la musique depuis toujours, et plus encore aujourd’hui qu’hier. »

Nous nous levons car nos occupations nous appellent, mais je ne peux m’empêcher de lui dire : « Tu sais, le jour où nous avons appris le décès de Peter (Bardens), avec quelques amis, nous nous sommes contactés. Puis le soir, chacun chez nous, nous avons réécouté Moonmadness, en sachant que les autres le faisaient aussi. Nous n’avons jamais rencontré Peter, mais c’était comme si nous perdions une bonne vieille connaissance …. Et nous avons communié musicalement à sa mémoire. »

Andy se retourne vers moi, et droit dans les yeux me dit : « Ecoute, la mort de Peter m’a appris pas mal de chose, et tu es assez vieux pour le comprendre. La seule chose dont nous sommes certains, c’est que notre histoire a une fin. Notre histoire sur terre, mais aussi chacune des histoires que nous vivions. C’est pourquoi il faut les rendre les plus puissantes possible, sans attendre. Regarde, c’est la première fois qu’on se rencontre, et on ne se verra peut-être plus jamais … mais nous sommes parvenus à rendre ces quelques instants les plus forts possible. Merci pour ça. Si on se revoit, tant mieux, sinon nous ne regretterons pas ce moment. Je te souhaite une vie la plus forte possible. »

Me prenant par le bras en s’en allant, il fixe alors Agnès qui nous écoutait de loin, et sans me regarder, me susurre un « you’ve a nice wife … » que je ne suis pas prêt d’oublier …

Je n’oublierai d’ailleurs jamais aucune de ces paroles, tant elles me correspondent.

Ch’préfère èt clean, tu vwô …

Denis Clement réapparait, inquiet …

« Hé Piero, il n’y a pas d’eau chaude en haut, et t’as vu, j’aimerais bien me raser, surtout avec ma cicatrice sans poils de barbe … »

« t’es vraiment sûr que cela va se voir depuis la salle ?? » ;-)

« ch’sé pô … ch’préfère èt clean, tu vwô … »  (en québécois dans le texte) ;-))

Et c’est dans le petit bar (fermé aujourd’hui) qui jouxte le foyer que nous trouvons un petit bol d’eau bien chaude, suffisant pour ce qu’il voulait en faire …

Temps pour moi de regagner l’avant du théâtre, voir en quoi je peux me rendre utile, et profiter aussi (surtout) de ces quelques moments de fébrilité où la foule commence à s’entasser devant les portes, où montent l’anxiété et la pression.

Les stands.

Le stand merchandising est dressé en haut des marches à droite, celui de prog-résiste à gauche, tenu par Alain qui vient de se frayer un passage à l’entrée. Les « autres bonnes volontés » sont à leur poste, Patricia et Gilles à la réception, DD aux entrées, tout est en ordre.

    

Du haut des marches, Andy contemple avec un plaisir non feint cette foule déjà présente aussi tôt, et s’étonne du temps que ces « malheureux » vont devoir attendre dans la salle avant que le concert ne commence. En bon « manager », il est venu voir si tout allait bien pour son stand, et y encourager Jean-Marc qu’il remerciera au moins 20x pour son aide précieuse.

Andy s'imprègne de la salle ...

Il retourne backstage, et je le suis à quelque distance, dans ces vieux couloirs défraîchis dont aucun n’est droit, suivant en cela la forme générale de la salle. Il bifurque alors vers la scène, s ‘y positionne en plein centre, se mettant alors à contempler cette vielle salle, vide encore pour quelques instants, comme s’il implorait les esprits de tous ceux qui l’y ont précédé, comme s’il s’imprégnait de l’âme de ces vieux murs, comme s’il voulait y puiser cette énergie, ou cette émotion des endroits qui ont un passé.

De façon un peu indiscrète, je l’avoue, je m’approche de lui au risque de troubler sa concentration. Sans se retourner, il a deviné ma présence et me dit en continuant de fixer la salle : « c’est le calme avant la tempête … dans 5 minutes, tout ça grouillera de monde et de bruit, tout ça vivra vraiment … »

Après un respectueux silence, je lui glisse « Oui … et ils seront tous ici pour toi, mon ami … ». Comme étonné par ma remarque, il tourne alors brutalement la tête en me fixant le regard ; puis retrouvant un sourire serein, repose ses yeux sur les rangées du deuxième balcon, et semble acquiescer d’un léger hochement de tête. J’ai cru l’entendre murmurer « Yessss » pour lui-même. Je suis certain qu’en ce moment précis, il s’est demandé comment allait pouvoir être sa vie demain, dénuée à jamais de ces moments là …..

Colin Bass est également en train de « promener » sa concentration backstage, et je n’aurais pas osé le perturber s’il ne m’avait accosté lui-même. « Ton mag n’a pas reçu mon dernier CD ? je vais t’en passer un … je crois que celui-ci est plus intimiste, intérieur, et qu’il est finalement davantage moi-même. Et puis aussi, il faut bien l’avouer, il répond à des exigences économiques … dans le secteur, on ne peut pas s’offrir n’importe quoi comme accompagnement, hélas … ». Je lui explique alors que j’ai eu cette chance de le voir sur scène au cours de sa première tournée avec Camel (I can see your house from here) en 1980, et au terme d’une discussion qui nous mena de souvenir en souvenir, il me dit en riant « J’ai bien peur que nous soyons de vieux romantiques, haha … ». Exact, et nous sommes trop vieux pour changer. « Il est toujours trop tôt pour arrêter d’être romantique, mais jamais trop tard pour le devenir ! …. », conclut-il en riant encore.

Aaaahh, le Québec !!

Denis réapparaît, tout fraîchement rasé, casquette vissée sur la tête, longue chevelure délivrée de sa queue de cheval, et suite à une réflexion que j’avais émise sur l’idée que je me fais de son pays le Québec, commence à nous parler avec passion de sa terre natale. (Agnès vient de nous rejoindre également). Les dimensions kilométriques n’ont pas la même valeur là-bas qu’ici … les « petits » territoires de chasse dans lesquels il évolue par chez lui prennent les dimensions de nos provinces à nous. Ses « étangs » rivalisent avec nos plus grands lacs, et la nature qu’il nous décrit paraît avoir été préservée des deux derniers siècles de folies humaines dévastatrices … Pourtant, si la folie humaine semble avoir été plutôt clémente avec la nature de son pays, elle ne l’a guère été avec le cœur des hommes. Des racines indiennes de Denis émanent encore un des propos d’invasion, de guerre, de partage de terre et d’incompréhension. Anglais et Français sont encore des mots qui évoquent un douloureux passé, les déportations, les fuites, la haine. Il nous parle des Acadiens, de ses cousins de Louisiane, de cet isolement qui renforce leur identité, et en même temps, de la richesse du métissage, car il en est un exemple vivant …

Denis, Agnès et moi pourrions t’écouter parler pendant des heures, de ton pays, de tes racines, de ton Histoire, et surtout, surtout, … ne perd jamais cet accent merveilleux. Décidément, après avoir reçu chez nous Claude Grégoire (tabarnak) lors de la convention Prog-résiste, après avoir rencontré hier Musical Box, ce mois d’octobre est vraiment placé sous le signe du Québec. Et le regard que me porte à cet instant ma femme ne laisse traîner aucun doute : ce pays nous attire, ces gens nous attirent …. Nous ne vieillirons plus longtemps sans y aller.

Le théâtre vit ...

La salle est pleine, et l’envie me prend de la photographier depuis la scène, d’un angle qu’il ne m’est pas souvent donné de contempler. Je me glisse derrière les amplis, dépose mon appareil photo sur le Leslie du clavier de Ton Scherpenzeel, et prend cette photo du public. C’est beau, un théâtre rempli, quelques minutes avant l’événement. Quelque chose de grandiose, de prenant, de magique, qui participe à une certaine communion …

Dernier stress ...

L’ heure approche, et comme toujours, il y a un truc auquel nous n’avons pas pensé. J’entend Colin crier mon nom. Visiblement inquiet, il me demande une clé pour enfermer leurs objets de valeurs pendant la durée du concert. Et meeerde. Pas une seule serrure de loge ne fonctionne, ici. Or c’est exact, ils ont avec eux de l’argent, des caméras, et quelques histoires qu’il vaut toujours mieux ne pas perdre ni se faire « chauffer » … Ils sont déjà en tenue de scène, mais hésite à monter en laissant tout cela sans surveillance, je les comprends parfaitement. Mais personne ne s’énerve et les solutions viennent d’elles-mêmes : hop, tout dans un sac, et le sac restera près du sonorisateur « scène » … suffisait d’y penser, merci Francis.

Je remarque un détail, qui me fait plaisir. Au moment où pas mal de jeunes groupes s’inspirent du progressif sans oser l’avouer, voir Andy Latimer arborer fièrement sur scène le T-shirt mauve du dernier festival ProgFest est réconfortant. Camel fait du rock progressif et s’y sent bien, visiblement.

Tout le monde à sa place !

Cette fois je quitte pour de bon l’arrière-scène, pour gagner la petite loge que nous nous sommes réservée en fond de salle, et où nous rejoignent les autres « travailleurs » du jour.


Gilles et Agnès.

Le concert.

Je ne m’étendrai pas sur le concert proprement dit, vous aurez certainement lu partout que Camel nous a présenté un véritable « best of » de toute sa carrière, qu’ils ont commencé avec « Lady Fantasy » et terminé avec « Never let go », et que pratiquement tous les albums ont été visités .... Andy Latimer, comme toujours, a prouvé définitivement qu’il reste un géant de la guitare, un des rares qui arrive à la faire « parler » comme on peut faire parler une flûte ou un saxophone, à y insuffler son énergie et ses émotions, à faire corps avec elle, à donner l’impression que sa guitare et lui ne font qu’un. Quand il joue, c’est tellement fort que même ses horribles grimaces en deviennent belles. D’ une orientation blues incontestable, son jeu est pourtant constamment rigoureusement construit et mélodique, et souvent soutenu par des rythmes jazzy complexes (surtout dans les vieux morceaux). Cette description me semble être la plus fidèle que je puisse faire de la musique de Camel ...  mais si vous en avez d’autres, je suis ouvert à toute proposition !! (honnête) ;-)

Colin Bass, on le connaît depuis longtemps, avec son jeu de basse aussi doux que sa voix, il ne quitte guère son rôle de support au jeu de guitare. Denis Clement, lui apporte à Camel depuis 3 ans la fougue de sa jeunesse : c’est un vrai cogneur ; et finalement, la musique de Latimer en sort plutôt remise à neuf. Il ne se complait jamais longtemps dans les « ride » chères à Andy Ward, mais sa puissance aura séduit tout le monde, surtout qu’elle est intelligemment canalisée. Quant à Mister Kayak, il aura été ce que nous attendions de lui, un vrai orchestre symphonique d’accompagnement, et même davantage, quand son orgue faisait virevolter le Leslie ...

Encore une chose, quand même .... quel régal de voir des musiciens prendre un pareil PLAISIR sur scène ... alors, oui, bien sûr, il y a des passages tristes, émouvants, même sombres parfois, mais quand même, ... l’humour, le contact avec le public, la proximité, cette impression qu’ils vous donnent de ne jouer que pour vous, d’humaniser l’instant, ... c’est ça aussi, qu’on vient chercher dans une salle de spectacle, non ?

Bref, un concert tout haut de gamme, dont chacun se souviendra certainement à jamais, dans un endroit qui lui aussi, participa à la magie du moment .... c’était, je peux le dire, fantastique ; et le public ne s’y trompa pas, qui fit au groupe une ovation géante , répétée très souvent entre les morceaux, et l’apothéose du salut final.

Aftershow : bravo MESSIEURS !!

Il était dit que ces musiciens seraient grands jusqu’au bout, jusque dans le contact avec leurs fans restés plus longtemps que les autres, espérant les voir venir, peut-être, signer l’un ou l’autre autographe, qui sait ?

Et oui, ils sont venus, retrouver leur public à l’avant du théâtre, tous les quatre, et pas cachés derrière une table, non, au milieu de tous, comme des amis avec qui on partage le dernier verre pour la route. Et ils n’avaient vraiment pas l’air pressés (je suis même parti avant eux), ils parlaient, signaient, blaguaient, se faisaient photographier, congratuler, avec un plaisir incroyable, quand on connait leur passé, et les fatigues de la tournée. Vraiment le top du top en matière de sympathie ... j’ai du mal à trouver mieux. Quelle leçon !!

C’est là que Colin m’a promis d’essayer de passer au Spirit avec Quidam, bientôt, et que Denis m’a promis ... (j’peux pas encore le dire, c’est secret).

Je vous livre ici mes derniers mots avec Andy Latimer, mots qui finalement sont peut-être synonymes d’espoir .... « Andy, ce ne serait pas tout simplement d’un manager, dont tu aurais besoin ?? » (sous-entendu, pour continuer ...) « Si tu en connais un, tu peux toujours me l’envoyer ....... ». Puis j’ai eu droit à un bisou ... et ma femme trois !  Je l’ai toujours dit : les femmes sont des privilégiées.

Je me souviendrai toute ma vie de cette journée. Qui, sans Francis, n’aurait jamais eu lieu. Je n’ai pas besoin d’en rajouter davantage ... ça le gêne ...

Piero.