Compte-rendu du concert du 25 août 2003.

Cette fois, deux reviews pour le prix d'un !!
Le premier par le Dr Prog,
L' autre par notre ami Olivier Delooz.

L’effervescence est à son comble dans les chaumières progressives... Il est bien connu que le premier concert de la rentrée après près de 2 mois de disette à une saveur particulière, mais cette année c’est carrément le plus grand groupe de progressif des années 90, le mythique Anglagard qui va ouvrir la longue série de prestations progressives de fin d’année (pas moins de 20 concerts à venir, à l’heure actuelle...)

Francis “E’kwe” Spirit of 66 est nerveux. On le comprend: le groupe ne s’est jamais produit à l’étranger que dans les festivals, payé à grand coup de dollars ou de couronnes suédoises, afin d’avoir la tête d’affiche qui met tout le monde d’accord, et notre ‘Cis a du bourse délier pour les avoir... D’autant qu’il ne les voulait pas spécialement, à ce prix, et c’est toute l’équipe du Prog-Resiste qui a du supplier pour tenter de réaliser un rêve et Francis, coeur tendre sous des dehors bourrus de négociateur inflexible a fini par céder, pour nous faire plaisir... Le problème c’est que les pré-ventes ne démarrent pas: 10 places vendues au grand maximum, sera-ce le four? Il faut dire que nous sommes au mois d’août et que le concert a lieu en semaine...

 C’est vraiment le rêve qui se réalise... Mieux: le poisson d’avril 2003 (rappelez-vous le numéro 32 de Prog-Resiste de cette année) dans son intégralité, puisque le groupe, ayant besoin de trois mellotrons sur scène a demandé au doc (à moi, donc) de bien vouloir prêter le sien (le mien, donc), ce qu’il fit sans se faire prier...

 A ce propos, le mellotron, il faut bien l’emmener au Spirit of 66, la veille... Ca tombe bien, car la moitié du groupe débarque à la gare de Verviers, le même soir (l’autre moitié les rejoindra dans la nuit, venant en voiture). Du coup, les volontaires se précipitent pour aider le doc (toujours moi, donc) à porter, transporter son précieux instrument de collection à Verviers et en profiter pour véhiculer les mythiques suédois jusqu’à leur hôtel (qui s’appelle l’hôtel du midi, un comble, pour l’anglagard du nord)

 La SNCB est à l’heure et nos 5 vikings sont reconnaissables facilement. Des membres du groupe, il y a Mattias - le batteur, Thomas - le clavier et Jonas - le bassiste, plus l’ingénieur du son et un accompagnateur. Ils n’ont dormi que deux heures, la nuit passé après leur prestation de Royan et ils sont moulus. Accepteront-ils ne fut-ce qu’une mini-interview? Ils sont ravis de leurs chambres et demandent à manger... Le bar et restaurant de l’hôtel est fermé... Mac Do? Propose Francis...  Ca va pas la tête? Répondent les Suédois qui nous deviennent encore plus sympathiques... On se retrouve à 10 (5 anglagardiens et 5 progresistants) au restaurant chinois, accompagnés par Francis qui prend l’apéro pour lancer la soirée... De manière spontanée, nos amis se sont répartis autour de la table de façon à permettre de nous mélanger et discuter...  Ça tombe bien, nous avons une interview à boucler.

note : l'interview paraîtra dans le Prog-résiste n° 34 (octobre 2003)

Le lendemain, justement: les trois mellotrons sont en place et la place se remplit, petit à petit... Finalement c’est une belle assistance qui remplit entièrement le Spirit (Francis est soulagé), tout en laissant de l’espace pour naviguer jusqu’au bar: cela s’annonce bien... La tension monte, depuis 10 ans qu’on attendait ça, nous n’en sommes plus qu’à quelques minutes... Bruitages électroniques, les musiciens montent sur scène en descendent, reviennent et on attend, de plus en plus impatient... Et puis c’est parti, avec “Höstsejd” et c’est tout de suite la baffe intégrale: malgré l’absence du guitariste-chanteur, le groupe trouve une cohésion phénoménale. Mieux, on a l’impression que les morceaux sont encore meilleurs que sur disque: on découvre de nouvelles trouvailles, des nuances imperceptibles et surtout de nouvelles parties écrites pour compenser l’absence de “Tord Lindmann” et c’est surtout dans le chef de “Anna Holmgren”, la flûtiste & mellotron-woman qu’il y a de la nouveauté, avec l’apparition d’un saxophone soprano qui remplace flûtes et guitares suivant les passages... A propos de Anna, d’ailleurs, cette jolie brune dégage un charme indéniable et possède un charisme évident, rendant ses nombreuses interventions à la flûte, au saxophone et au mellotron chargées d’émotions et de pureté... Elle joue aussi d’un “melodica” (sorte de flûte en plastique, pour les enfants, dont nous avons tous du jouer étant jeunes) du “Stylophone” (une sorte de petit poste transistor dont on joue avec un stylo à bille) et du “theremin” (version artisanale, une espèce d’antenne de télévision inventée par un physicien russe en 1919 - précisons que Thomas, le clavier est physicien, aussi!), instruments anachroniques s’il en est, sans oublier l’”E-Bow” utilisé par Matthias le batteur, quand il joue de sa toute aussi étrange guitare ou de son espèce de poterie en terre cuite... Le groupe se déchaîne, chaque instrumentiste envoyant ses notes dissonantes ou harmoniques sans crier gare, soutenus par une section rythmique hallucinante, digne du tandem Wetton-Bruford, dans le King Crimson cuvée 1973. D’ailleurs l’allusion n’est pas gratuite: à certains moments, dans les improvisations on s’y croirait, en 73, à un concert de KC...

 Si nous prenons une baffe, le groupe va en prendre une aussi: eux qui étaient habitués aux salles de festival, où tout le monde est assis et où la marque suprême d’appréciation est de se lever pour applaudir, les voila qui se retrouvent à moins d’un mètre du public qui, une fois la dernière note posée, explose littéralement en un cri digne des grandes arènes sportives, scandant, hurlant, beuglant et vociférant de bonheur. La timide Anna en a d’ailleurs un moment de recul, se demandant si le ciel n’était pas en train de lui tomber sur la tête, si cette meute ne va pas la dévorer toute crue, avant de lâcher un énorme sourire de surprise et de satisfaction...

 Le reste est à l’avenant: larges pioches dans le répertoire de Epilog, “Jordrök” de Hybris, un extrait d’un obscur 45 tours (passages repris sur Hybris, d’ailleurs) et puis aussi, la grosse surprise, avec deux nouveaux morceaux (non, pas “Plüksë groh Plükh sapas”, comme dans le poisson d’avril) qui dénotent qu’Anglagard peut encore se surpasser et nous pondre des morceaux d’anthologie....

 Le doc (moi, encore et toujours, donc) s’inquiète un peu, au début, son mellotron donne des signes de faiblesse et Thomas le boude, mais ce n’est que provisoire et bientôt les gros sons de cuivres jaillissent de l’antique instrument qui retrouve une seconde jeunesse... Mais qui dit mellotron, dit technologie vielle de plus de 30 ans (je vous renvoie au numéro 21 pour l’article exhaustif!) Et, forcément, cela tombe en panne. C’est le cas du premier mellotron, celui de “Anna”. Le tout dans une ambiance bon enfant. Les quatre messieurs commencent une improvisation avec les deux mellotron qui restent en vie et rien que ces quelques minutes sont autant de souvenirs inoubliables (du King Crimson 73, vous dis-je!!!).

 Même Francis doit monter sur scène, plaisanter au micro en précisant “C’est pas le nôtre qui est panne, nananère” (il faut dire qu’avant le concert il avait affublé le mellotron du doc (encore moi) d’un énorme autocollant “Spirit of 66"), “C’est parce qu’il n’a pas l’autocollant qu’il ne marche plus”, lance Philippe, le Parisien. “C’est parce qu’ils ont essayé  de jouer Plüksë groh Plükh sapas” reprend un abonné (en référence au poisson d’avril). “Ca leur apprendra à jouer avec des antiquités!” rétorque encore Francis... Tout rentre dans l’ordre avec la suppression de la prise de terre: “S’il y a le feu, ce soir, au moins on saura pourquoi”, lance encore Francis avant de quitter la scène et de laisser le groupe reprendre son envol... Car on plane, tous... De plus en plus haut et on crie de plus en plus fort... Et le groupe qui n’a prévu qu’un set de 90 minutes se fait rappeler à corps et à cri. Il n’est pas question qu’avec deux rappels la soirée soit finie!!! Ils ne connaissent pas le Spirit et ce soir, le public fera une émeute!!! Et ils reviennent, effectivement. Tout sourire et tout abasourdis. Pour la première fois de leur carrière, d’ailleurs, ils vont faire ce qu’ils n’ont jamais fait: présenter les musiciens, un à un. Vous vous doutez de l’acclamation homérique qui suivit chacun des noms et je crois que leurs oreilles raisonnent encore... Et pour terminer, ils nous refont le ‘tube’, c’est-à-dire “Jordrök” et le public chante, reprenant en coeur le “refrain”, Thomas et Mattias sont absolument hilares: cela doit être la première fois de leur carrière qu’ils entendent un public reprendre leurs compositions en coeur, sachant qu’il fallait quand même trouver LE moment mélodique pour le chanter...

 Malgré un dernier bouillonnement de la marmite Spirit, le groupe ne jouera plus et pour faire taire les spectateurs qui hurlent toujours, ils descendent de scène et se mêlent au public, serrant les mains, remerciant et commençant à signer force autographes... La bière coule encore à flot (il faut compenser les tonnes de sueur laissée à sauter, hurler, chanter et à planer au-dessus du sol...)

 Un concert d’exception, comme il n’y en a qu’une dizaine dans toute une vie... Des moments d’intense émotion, qui ont arraché des larmes (le fabuleux passage où la flûte de Anna répond au Mellotron, au “son” flûte aussi, de Thomas) ou bien ce final où les trois mellotrons, de concert, dévident leur hallucinante musique frissonnante et bien d’autres passages qui ont transporté au Nirvana progressif, Anglagard réussissant le tour de force de jouer exactement comme le rêverait tout amateur du genre, mettant la note où il faut quand il faut ou quand il ne faut pas, tout en dissonance et en harmonie. Des musiciens exceptionnels, dotés d’un feeling extra-ordinaire et d’une gentillesse exemplaire...

 Francis les embarque pour une dernière tournée de Pitta, offerte par la maison avant de repartir pour l’hôtel... Nous nous souviendrons d’eux, car ce fut un concert de légende... Mais je crois qu’eux aussi se souviendrons de leur prestation au Spirit of 66 et de l’accueil reçu. Reste à espérer que cette temporaire re-formation devienne une réalité plus tangible et que nous puissions revivre des moments d’une telle puissance dans un proche avenir.

Voir Anglagard et mourir, mais pas tout de suite, quand même!

 DrProg

C'est avec un peu d'appréhension que j'ai pris la route avec mon copain Claude pour nous rendre au Spirit. Qu'allions-nous voir ? Un groupe qui, au début des années '90, avait commis deux albums qui avaient produit l'effet d'une bombe dans le petit monde plus ou moins tranquille et néanmoins underground du progressif.

 Änglagård ! Le mot est lâché et provoque souvent une excitation du système pileux quand on se remet virtuellement dans l'oreille des accords de Jordrök ou Kung Bore. Après 8 ans de silence, le groupe s'est reformé (à l'exception de Tord Lindman, un des fondateurs qui n'a pas rejoint le drakkar), a recommencé son périple, et fait escale en ce beau dimanche d'août.

 En entrant dans la salle, je me rends immédiatement sur la scène pour voir ce que jusque là je n'avais jamais qu'entendu : un mellotron. Et à ma grande joie, je vois non pas un mais deux petits meubles blancs, l'un au bord de la scène, l'autre au fond à gauche. Je reviens vers l'entrée et je vois Gilles que je sais avoir justement apporté un des deux engins historiques. "C'est lequel ?" lui demandai-je. "C'est le noir !" me répondit-il avec un œil pétillant, "celui avec un autocollant Spirit of 66. Le noir ? Je retourne à la scène, et en effet, tapi à la droite du deuxième déjà cité, un autre mellotron sert de piédestal à un synthé gris. Gilles m'expliquera qu'il compte laisser son mellotron à demeure au Spirit, où il aura certainement un meilleur usage que chez lui où il prend surtout la poussière. "C'est Ryu Okumoto qui va être content", précise-t-il en faisant allusion à la prochaine venue de Spock's Beard.

 Je me rapproche de nouveau de la scène où je retrouve la rédaction de Prog'résiste quasi au grand complet. Manque évidemment Piero qui est en train d'avaler le copieux programme que Gigi Cavalli Cocchi (batteur de Mangala Vallis) lui a concocté en Italie. Dans l'obscurité de la scène arrive Johan Brand (ex-Högberg), l'autre père fondateur du groupe, qui vient accorder sa basse, sous les premiers cris du public. Il repart, remplacé par la belle Anna Holmgren, flûte, sax et mellotron, toujours salué par nous. Elle chipote aussi un petit peu, puis rentre également dans les coulisses. Vient ensuite le guitariste Jonas Engdegård qui nous fait le même cinéma. En plus des cris et des applaudissements, les commentaires commencent à sourdre, surtout à cause d'un peï qui apparemment les suit de près depuis le début de leur tournée et nous a déjà annoncé qu'ils jouaient quasi tout Epilog, Jordrök de Hybris et une ou deux chansons nouvelles. Tu ajoutes à ça le manège des trois gusses et le sens rapidement critique des Quaniers et consorts, et la mauvaise foi s'installe. Nous imaginons les musiciens paniqués à cause de nos manifestations, faire leur set derrière le rideau. "Moi, j'y retourne plus, j'y suis déjà allé, c'est ton tour", etc.

 C'est au tour de Thomas Johnson, le claviériste et mécanicien en mellotron, de rejoindre ses instruments. Et pendant 5-10 minutes, l'espace du Spirit s'emplit de sons électroniques et inquiétants. "Cest Klaus Schulze !" s'exclame Alain Quaniers. Les quatre autres rentrent sur la scène et entament "Saknadens Fullhet", extrait de l'album Epilog. Nous entrons directement dans le vif du sujet. Les doigts de Johan entament une danse frénétique sur les 4 cordes de sa basse Fender, en harmonie totale avec le pas encore cité Matias Olsson, batteur de son état, et apparemment le joyeux de la bande (il n'arrêtera pas de se marrer jusqu'à la fin). A coté de lui, Thomas passe du piano à l'orgue via synthé et mellotron avec la même virtuosité. Devant lui, Jonas égrène des notes cristallines sur sa guitare, dans une très grande économie de geste, et juste au milieu de la scène, Anna échange son petit saxo noir et or, et sa flûte traversière pour s'appuyer sur la trame tissée par Thomas et Jonas. Nous sommes suffoqués dès les premières mesures, ce sera comme ça tout au long des 2h30 que nous passerons en leur compagnie. A la fin du morceau, une déferlante de hurlements submerge les musiciens qui se regardent un peu interloqués. Nous voyons dans leur regard la même surprise teintée de joie que nous avions déjà vue dans les yeux de Nick Barrett il y a deux ans.

 Anna nous remercie pour notre accueil (elle n'a encore rien vu !) et le groupe nous joue "Höstsejd", toujours d'Epilog, et toujours avec la même virtuosité. Par moments, nous avons l'impression qu'ils jouent chacun de leur coté sans s'occuper des autres, mais ce n'est que pour mieux se rejoindre, avec une précision micrométrique. Après le morceau, c'est au tour de Jonas de prendre la parole et nous présenter la "New Song Number One". En fait de "new song", il avoue l'avoir composée il y a 8 ans... S'ensuit le "single" du groupe ("Gånglåt från Knapptibble"). De temps en temps, Anna troque ses instruments à vent pour d'autres plus exotiques, l'un comme une longue boîte à cigares avec une antenne radio qui produit des sons genre recherche de fréquence sur la bande LW, et l'autre comme un Palm tout blanc avec un stylet qui émet aussi des sons étranges de chez étrange. Pendant ce temps, Matias lui aussi saisit parfois une espèce de guitare aux multiples cordes ou une sorte de gros vase en terre cuite, pour se lancer dans des petits soli intimistes.

Survient un gros problème avec la pédale de volume du mellotron d'avant scène qui sature. Il faudra une bonne demi-heure avant que Gaston et les roadies solutionnent le problème. Pendant ce temps, les musiciens se lanceront dans une impro de haut vol, digne de figurer sur le prochain (?) album. Francis ira aussi de son petit meublage en profitant de l'occasion pour vanter les avantages de la scène du Spirit, notamment son caractère non humide, en comparaison avec la douche d'un festival de Bordeaux où l'électrocution les guettaient.

Après les réparations, ils nous jouent "New Song Number Two" (qui avec le temps était devenue Seven) puis "Old Song Number One" (Jonas et son humour Desprogiens). En fait, dès les premières mesures au piano, nous reconnaissons tous Jordrök et un nouveau ressac soulève de nouveau le public. Matias ne cessera pas de se marrer en nous entendant hurler le refrain. Après le morceau, le groupe s'éclipse en coulisse sous les vivats du public en délire. Ils reviennent pour nous jouer Sista Somrar (Epilog) et retournent une deuxième fois derrière les rideaux noirs. Nous beuglons de plus belle et ils reviennent pour nous jouer un grand extrait de Kung Bore. L'ambiance est à son comble. Ils seront obligés de revenir une 3ème fois (sous l'indicatif de la 20th Century Fox, il fallait voir le regard effrayé de Matias qui croyait que quelque chose avait encore pété) mais comme ils n'ont plus rien à nous jouer, il réinterpréteront "Jordrök" à notre grande joie, toujours avec un Matias hilare, et toujours pour les mêmes raisons. Après nous avoir salués, ils nous reviendront une 4ème fois mais seulement pour un dernier salut. En plus, ils nous la joueront fine en quittant la scène pour se diriger vers le bar.

D'après certains, nous avions vécu le concert le plus exceptionnel de ces dix dernères années. Il y aura certainement encore d'autres concerts "exceptionnels" au Spirit mais c'est vrai que tant la prestation de 5 musiciens géniaux, que l'émotion et la participation du public valaient le déplacement, et nous étions tous contents d'en avoir été.

Revenez-nous vite. Très vite. Avec un nouvel album, par exemple.

 Un tout grand merci à Jonas pour sa playlist.

Olivier Delooz, alias "eye cube"